Vus à Cinemania – Édition 2019

Les Misérables, Ladj Ly

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Sans contexte au préalable, il est possible de croire à une fiction créée de toute pièce. Pourtant, le premier film de Ladj Ly repose bien sur un événement qui lui est arrivé plus jeune. Oeuvre de fiction très réaliste, Les Misérables frappe là où ça fait mal, à travers l’histoire d’une bavure policière filmée par un drône au coeur d’une banlieue parisienne, Montfermeil. Ladj Ly dépeint avec acuité cette tension qui monte entre jeunes et policiers, eux qui demandent “pourquoi tu cours?” quand la main est pourtant vite levée une fois les garçons attrapés. Les blagues fusent et côtoient le drame si vite arrivé, le cinéaste ne cédant jamais au manichéisme qu’un tel sujet pourrait convoquer. À chaque personnage, sa place, et le choix laissé au spectateur. 

Sortie au Québec: 10 janvier 2020

Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma

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Photo: MK2 MILE END

À la fin de la séance, une étrange sensation se diffuse, forte, celle d’avoir été témoin d’images encore jamais vues au cinéma. Devant la caméra, l’objet de désir se mue en sujet, et la muse de l’artiste devient actrice au cœur de la création. Au 17e siècle, une peintre doit faire le portrait d’une femme à son insu pour l’envoyer à son futur mari. La relation d’égalité qui s’installe entre les deux femmes en est une qui appelle à un autre regard porté sur la femme au cinéma ainsi que sur les relations trop longtemps figées entre un artiste et son sujet de création. Jamais ici le cadre ne morcelle le corps féminin, véritable bouffée d’air frais dans un cinéma qui le fait constamment. Rien n’est laissé au hasard, pas même cette évocation du mythe d’Orphée, dans lequel le regard masculin posé sur la femme est celui qui la mène à sa perte.

Sortie au Québec: 14 février 2020

Atlantique, Mati Diop

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Photo: MK2 MILE END

Après des mois sans paye, un groupe de travailleurs dakarois décide de prendre la mer dans l’espoir d’atteindre l’Espagne pour une meilleure qualité de vie. Si l’absence des hommes marque le récit, c’est sur les femmes qui restent que Mati Diop décide de braquer sa caméra. Zoom sur Ada, en deuil face au départ de son amoureux Souleiman et à son futur mariage forcé avec un jeune et riche sénégalais. Le récit s’installe lentement, et le fantastique s’immisce dans cette fable sociale où les femmes, la nuit et les yeux blancs, prennent la rue pour venger leurs pairs masculins. Le bruit des vagues se mêle aux murmures des disparus dans ce premier long-métrage délicat, Grand Prix au Festival de Cannes, où chacune tente de survivre à un passé douloureux, d’échapper à un présent qui contraint sa liberté, et de construire un avenir qui ne sera pas tracé. Si la narration met du temps à se placer, Mati Diop capte l’importance du cinéma en s’appropriant autrement un sujet actuel dont on parle peu, ou surtout mal – le départ des réfugiés – cette fois-ci en déplaçant l’angle vers les oublié.e.s, le plaçant du point de vue à la fois des survivantes et des femmes, toujours reléguées au second plan.

Sybil, Justine Triet

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À nouveau, Justine Triet braque sa caméra sur Virginie Efira qui est, à l’instar de Victoria, de quasiment tous les plans de son nouveau film Sybil. On comprend la cinéaste tant on est prêts à suivre cette actrice au charisme fou dans tous ses rôles, qui campe ici celui d’une psychologue s’inspirant d’une patiente pour écrire son nouveau livre. Si Adèle Exarchopoulos, en patiente souvent en pleurs, n’a pas la chance d’incarner un personnage aussi creusé que celui qu’interprète sa collègue de jeu, Efira campe une femme rongée par le besoin que quelque chose se passe, rattrapée par l’attrait de la fiction. Dommage que la narration particulière et à tiroirs du long-métrage ne desserve pas davantage cette complexité et cette perte vis-à-vis des frontières du réel. Entre le passé de Sybil avec un homme qu’elle aimait, son présent et celui de sa patiente, actrice tiraillée par une liaison avec l’acteur du film dans lequel elle joue, le rapport aux hommes prend malheureusement le dessus sur une réflexion sur la figure de l’artiste puisqu’il y a ici l’écrivaine face à son éthique, l’actrice à la carrière vacillante et la réalisatrice du film dans le film, frustrée de ne pas pouvoir enfanter l’oeuvre qu’elle voulait. Comme avec Victoria, l’inversion constante des rapports de pouvoir rôde toujours mais l’effervescence face à la structure initiale du récit finit par tomber à plat. 

Chambre 212, Christophe Honoré

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Photo: Memento Films

Il est des films qui nous mettent en joie alors qu’ils traitent de sujets sérieux et profonds. Tel est le cas du treizième film de Christophe Honoré, dont la signature même se résume à cet accord parfait entre légèreté et gravité. Le cinéaste français s’attaque au microcosme du couple, sujet intarissable de complexité, un élément qu’Honoré a bien compris tant son dernier film réussit à ne jamais céder à la facilité. L’infidélité du point de vue de la femme est un sujet trop peu traité dont le réalisateur s’empare corps et âme pour nous livrer un long-métrage où tous les personnages, masculins comme féminins, sont traités à la même enseigne. L’une des scènes d’introduction nous en dit déjà tant sur le sujet qui va suivre: une femme qui, dans la rue, pose son regard sur les hommes. Voilà qui est rare, qui fait du bien et qui annonce l’intelligence de la suite. Grâce à cette neige en plein Paris, Charles Aznavour en toile de fond, un délice de dialogues et une chorale de personnages exquis incarnant la nostalgie, la magie opère et la place est laissée à un outil si nécessaire pour le couple: la parole. 

Papicha, Mounia Meddour

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Photo: Festival Cinémania

Tenez-vous le pour dit, Papicha est de ces films qu’il est nécessaire d’aller voir et dont vous ne ressortirez pas indemne. Représentant de l’Algérie pour les Oscars 2020, le film de Mounia Meddour est pourtant encore actuellement censuré dans son pays. L’histoire est celle de jeunes femmes algériennes pour qui l’organisation d’un défilé de mode devient signe de résistance dans un monde qui veut les faire taire. Le rythme est d’abord effréné, passant d’une fille à l’autre, guidé par les paroles qui fusent  entre deux cigarettes avant que la dureté du quotidien pour une femme ne reprenne le dessus. Jamais la réalisatrice ne s’éloigne du vécu et des émotions de sa protagoniste. Librement inspiré de faits réels, le premier long-métrage de la cinéaste algérienne frappe fort et juste, là où il est impossible de regarder et où il est, à l’écran, désormais impossible de détourner le regard. À l’image de Nedjma, 18 ans, témoin, dans son dos alors qu’elle quitte la maison, de la mort de sa soeur journaliste tuée devant chez elle. Si dur qu’elle ne se retourne pas, mais la douleur se lit sur son visage. Une jeune actrice à couper le souffle, tout comme toutes celles qui interprètent la bande d’amies universitaires, image d’une sororité pour qui la révolution passe par un jean troué et des cheveux lâchés. 

Sortie au Québec: 31 janvier 2020

 

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