RIDM 2018: Sororité & portraits croisés

Retour sur la 21e édition des Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal avec quatre films de femmes documentaristes.

LAÏLA AT THE BRIDE & ON HER SHOULDERS

Il existe au coeur de Kabul un pont, méprisé de la population, dissimulé par les autorités, fixé par les passants, intrigués par ses habitants temporaires. Laïla, elle, suit le chemin des seringues pour leur venir en aide. Déterminée, elle fait fuir les voyeurs.

Chaque jour, elle arpente les abords du pont pour convaincre ne serait-ce qu’un accro à intégrer le centre de désintoxication qu’elle a mis sur pied dans la capitale. En Afghanistan, l’équivalent de 2$ suffit pour se procurer une dose d’héroïne.

Laïla at the bridge est le portrait de cette femme trop peu connue, celle que tout le monde appelle “Maman” et qui semble porter à elle seule le poids de la responsabilité face aux ravages de la drogue dans le pays. Après y avoir vécu huit ans, Elizabeth et Gulistan Mirzaei dressent un portrait pourtant non sans humour de cette force de la nature qui a choisi de faire face à un constat humain des plus dramatiques.

Laila-at-the-Bridge

Ils sont nombreux à retomber dans le cercle vicieux des piqûres, encore et encore, mais c’est une victoire si seulement l’un d’entre eux réussit à s’en sortir définitivement. Le portrait, lui, est double: c’est autant celui d’un pays rongé par l’addiction que celui d’une femme rescapée par ceux qu’elle tente de sauver. Mariée à 12 ans et divorcée, Laïla vit éloignée de ses enfants.

Entre gros plans et images frontales jusque sous le pont où fourmillent des dizaines d’héroïnomanes différents chaque jour, le duo de réalisateurs filme la situation sans détour. Jusqu’à des plans extrêmement difficiles à regarder comme celui où une mère accro calme son nouveau-né avec un biberon à l’opium. Une scène qui pose assurément une question d’ordre éthique mais qui s’inscrit dans une dénonciation plus large de l’état de détresse de certaines familles face à un problème que les autorités peinent à résoudre.

Même s’il est tout autre, c’est aussi un très lourd fardeau que porte Nadia Murad sur ses épaules. Sur ses épaules (On her shoulders), c’est justement le titre du bouleversant documentaire d’Alexandria Bombach qui retrace le parcours du combattant de cette ancienne esclave sexuelle de Daesh, propulsée malgré elle sur la scène médiatique pour avoir raconté son histoire et celle de la persécution de sa communauté, le peuple Yézidi. Un hommage vibrant à cette jeune femme défenseure des droits de l’homme et détentrice du Prix Nobel de la paix 2018.

On-her-shoulders

Face caméra, à l’abri des médias à qui elle répète encore et encore son enlèvement, ses viols, sa famille décimée, Nadia se confie sur ce quotidien qui est désormais le sien, bien loin de la jeune fille de la campagne qu’elle se voyait rester. Dans les coulisses de cette vie meublée de rencontres politiques et de discours à l’ONU, la jeune femme devenue figure médiatique sait qu’à titre de porte-parole, elle n’a pas le droit de flancher.

Avec ce documentaire poignant, Bombach relève le défi de rendre justice à cette femme qui a réussi à parler de l’indicible. Mais c’est aussi une leçon de journalisme et d’humanité que nous donne à la fois Nadia et celle qui l’écoute attentivement: il est si important de savoir poser les bonnes questions.

Nadia Murad continuera à se battre pour ses soeurs restées là-bas, et en attendant on ne peut que se ruer dans les librairies pour poursuivre l’histoire à ses côtés en lisant son livre Last Girl (Pour que je sois la dernière).

LE CHANT D’UNE SOEUR & MY DEAREST SISTER

Le-chant-d-une-soeur

Marina, elle, a un jour accompagné sa sœur dans un monastère. Tatiana n’en est plus jamais ressortie. C’est aussi une histoire de sororité que nous raconte Danae Elon dans son dernier documentaire. Comme presque tous ses films, Le chant d’une soeur n’est pas un documentaire politique, mais il l’effleure toujours par le biais de l’intime. Ici, à travers l’histoire de deux sœurs séparées par l’engagement religieux de l’une, dont l’autre porte la culpabilité. Après des années passées sans la voir, Marina – prise d’une sensation que quelque chose ne va plus – décide de rejoindre Tatiana pour mieux comprendre ses choix.

Le besoin de comprendre, c’est aussi celui qui pousse Kyoko Tsukamoto à faire un film inspiré de ses rêves, My dearest sister. Un premier long-métrage expérimental où elle évoque une enfance marquée par des abus de la part de son père, en partie à l’origine de son départ du Japon et d’une relation désormais complexe avec sa sœur.

my_dearest_sister_poster

Comme souvent avec le cinéma de Danae Elon (P.S. Jerusalem), on ressort de la projection du Chant d’une sœur avec davantage de questions que de réponses. Pas d’objectivité, toujours assumé. C’est un cinéma à nouveau orienté, dans lequel la réalisatrice s’implique beaucoup, laissant ses questions au montage, mais s’appuyant toujours sur ces liens pour creuser davantage son sujet.    

Tandis que Danae Elon suit de très près ses sujets, jusqu’entre les murs du monastère dont elle connaît les sœurs depuis des années, Kyoko Tsukamoto prend quant à elle du recul face à son histoire en faisant appel à des acteurs, notamment pour interpréter le personnage de sa sœur, qui dans la vie comme dans le film nie ce qui leur est arrivé plus jeunes.

D’un côté comme de l’autre, les témoignages sont poignants. L’une choisit la voie du réalisme (Le chant d’une sœur) tandis que l’autre (My dearest sister) se réfugie – de par une proximité sensible avec son sujet – dans un cinéma expérimental submergé de symbolisme. Parfois un peu trop truffé de symbolisme pour Tsukamoto, qui délivre tout de même un premier film thérapeutique, sublimé par un appel aux cinq sens et une véritable exploration du cinéma comme langage.

 

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s