Contrer le male gaze à l’écran

A sa sortie en France, le film Gauguin a fait couler l’encre du Monde (le quotidien, pas la terre entière non plus) sur sa façon de traiter – ou plutôt de ne pas traiter – l’aspect colonisateur entourant le voyage du peintre à Tahiti.

Si le sujet du long-métrage désormais sorti au Québec est le peintre impressionniste lui-même, une grande partie du film d’Edouard Deluc est quand même vouée à sa relation avec Tehura, sa femme qui deviendra sa muse. C’est là que se pose le malaise, et même un certain male gaze, d’abord celui de Gauguin, puis par extension celui du réalisateur, posé sur cette femme qui devient soudain le symbole d’une autre colonisation, celle du corps féminin.

Une minute! Le male gaze, c’est quoi déjà? Du français “regard masculin”, le male gaze est initialement évoqué dans un essai par Laura Mulvey en 1975. Le concept fait référence à la culture visuelle dominante qui nous impose d’adopter de manière générale une perspective d’homme hétérosexuel… et rajoutons même, blanc. En découle une vision sexualisée de la femme, cristallisée et objectifiée à travers le regard que l’homme pose sur elle.

En s’inspirant librement du carnet de voyage laissé par Gauguin Noa Noa, le réalisateur poursuit ou du moins complète à sa façon le récit de sa vie à Tahiti. Par ce procédé, Deluc avait le choix de dépeindre un personnage féminin de chair et d’os. A aucun moment semble-t-il décidé à faire place aux espoirs et rêves de celle qui est pourtant à l’origine de la flamme artistique retrouvée du peintre. Déjà, jamais le cinéaste ne se donne la peine de clarifier cette inspiration retrouvée – pour une si courte durée d’ailleurs – avant que l’on ne réalise que Deluc finit par adhérer au regard de celui qu’il représente, ô combien original, comme un génie tantôt incompris tantôt abandonné.

Bien évidemment Vincent Cassel fait le travail, mais même si Gauguin ne manque jamais d’incarnation, l’artiste-peintre semble subir l’incompréhension de toutes parts, à tel point qu’il en devient presque agaçant, toujours soit trahi soit trompé par les Tahitiens. Après avoir fui une femme synonyme d’emprisonnement, Gauguin s’en approprie une autre, de 13 ans dans la réalité ne l’oublions pas, qu’il peint sans jamais avoir su la regarder. Elle est pour lui au mieux symbole d’un idéal de beauté, au pire une nature morte qu’il déplace à sa guise.

La vision de l’artiste se dissout alors derrière les choix douteux du cinéaste, qui préfère contempler son acteur plutôt que de remettre en question un art où la femme ne quitterait pas son statut d’objet-inspiration là où la recherche d’humanité semblait pourtant si convoitée.

Chez Coralie Fargeat, la destruction du male gaze en serait presque jouissive, quoiqu’à nuancer. Cette décolonisation du corps féminin, la réalisatrice française s’y attelle dans un rape & revenge, son tout premier film désormais en salles au Québec. Dans Revenge, une jeune femme se retourne contre ses agresseurs partis pour une séance de chasse en plein désert, et qui n’auront pas d’autre choix que de se retrouver à la place du gibier.

Après un début de film par bout de corps pour jouer au jeu du regard masculin, le viol lui-même est perçu du point de vue de la jeune femme, élément essentiel bien trop souvent représenté du point de vue de l’agresseur. Un certain dosage dans la construction de la protagoniste n’aurait pas été de trop, soit lolita soit survivor à la Tomb Raider quand l’un n’empêche pas l’autre. Il est difficile de comprendre pourquoi la cinéaste française a choisi de laisser l’héroïne se venger à moitié nue, dans l’habituel culotte soutien-gorge du film d’action, alors qu’elle réussit sur une bonne partie du film à faire face au male gaze et à le laisser même se retourner contre lui. Dans ce premier film, Fargeat laisse place, après la vulnérabilité initiale de l’anatomie féminine, à celle du corps masculin.

C’est un bouquet final qui n’est pas sans faire écho au female gaze développé par Sebastian Lelio dans son tout dernier film, pourtant extrêmement décevant dans son ensemble. Il y a chez cet important cinéaste chilien une volonté d’aller à l’encontre du traditionnel male gaze à l’écran, ou du moins de ne pas construire ses films dans le simple but de le satisfaire. Avec Disobedience, Lelio ne fait pas exception à sa règle et reprend à nouveau le chemin de films traçant le parcours de femmes opprimées (Gloria, Une femme fantastique), dont la rage de vivre en liberté se place au-dessus de tout. De retour de New-York à l’annonce de la mort de son père, Ronit (Rachel Weisz) renoue avec son amour d’enfance Esti (Rachel McAdams) et retrouve la communauté juive-orthodoxe qu’elle avait fui. Par le biais d’une sobriété dont il se revendique dans chacun de ses films, Lelio réussit à transposer à l’écran une scène de sexe entre deux femmes des plus réalistes. Le film dans son ensemble tend pourtant à ne jamais vraiment révéler les profondes blessures des deux personnages féminins, enchaînant plutôt les scènes de confrontation ou de réconciliation.

Cette simplicité est aussi ce qui joue en la défaveur du film, qui finit par lasser par sa lenteur et son manque d’audace, malgré la belle leçon finale, dans la tournure que prend l’histoire. Le point fort de Disobedience restera tout de même sa capacité à ne jamais tomber dans le voyeurisme lorsqu’il est question de transposer une relation lesbienne à l’écran. Impossible de croire que le point de vue de l’actrice Rachel Weisz à titre de productrice n’ait pas joué dans la balance. C’est d’ailleurs du female gaze dont elle parle dans une entrevue retranscrite dans Lenny avec sa partenaire à l’écran.

Evidemment, impossible de finir sans citer la sortie au Québec du dernier-long métrage de Tonie Marshall, Numéro une. Un coup d’oeil qui fait du bien quant à sa façon de dépeindre les luttes quotidiennes d’une femme en entreprise, mais qui reste somme toute fragile une fois les premières bases posées.

Tout un timing quand on pense au parcours méconnu de Ruth Bader Ginsburg, porté à l’écran par le duo Julie Cohen et Betsy West avec le documentaire RBG, aussi actuellement en salles au Cinéma du Parc. Une occasion de faire une séance de rattrapage sur la vie et la carrière de nulle autre que la deuxième juge féminine de la Cour Suprême des Etats-Unis.  

Ne parlons même pas par contre d’I Feel Pretty (Abby Kohn, Marc Silverstein), mettant en vedette l’humoriste Amy Schumer, où l’impact du male gaze finit par déteindre partout, nous laissant avec un ramassis de clichés sur l’importance de correspondre aux diktats de beauté pour réussir (soupir).

Même si les exceptions se font de plus en plus nombreuses, elles confirment toujours la règle, alors on attend encore un cinéma empreint plus que temporairement par les remises en questions déterrées par le mouvement MeToo.

Photo: Gauguin – voyage de Tahiti – MK2 MILE END

 

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