Critique croisée: En finir avec la culture du viol & Carnets d’une féministe rabat-joie

Entre ces deux œuvres dont la sortie au Québec semble à première vue être le seul point convergent, il y a un pas. Voire deux.

Radicalement opposées de par leurs approches littéraires, Noémie Renard et Erin Wunker se croisent pourtant sur le terrain du féminisme, du combat acerbe et quotidien contre la culture du viol, mais aussi de la rigueur qu’exige un sujet qui dans la bouche de certains tient soit du mythe soit du rabâchage bien évidemment exagéré de la part de la lutte féministe. Là où Renard prend le parti des chiffres et des études, Wunker lui préfère un point de départ fortement ancré à l’expérience personnelle. Porteurs de sens, les deux titres n’y vont pas par quatre chemins: En finir avec la culture du viol (Noémie Renard) et Carnets d’une féministe rabat-joie (Erin Wunker): tout est dit.

L’une martèle par A+B l’existence d’un véritable secret de Polichinelle, et l’autre se réapproprie un terme à tendance négative pour en faire une véritable arme de combat menant au progrès et destinée à abattre sans répit ce qu’elle appelle “les joies du patriarcat”.

Tandis que l’écrivaine française (Renard) s’évertue à poser une réalité encore aujourd’hui réfutée sur l’expression ‘culture du viol’ en France et un peu partout en Occident, la canadienne anglophone (Wunker) se laisse quant à elle aller à une analyse acerbe et pertinente des théories féministes qui nourrissent quotidiennement ses réflexions de professeure universitaire, de mère et de féministe. Une triple identité qui guidera d’ailleurs le récit de Wunker, scindé en trois essais dont le premier – suivi des ‘amitiés’ et de ‘la maternité féministe’ – se trouve être ‘la culture du viol’. En plein dans le mille.

Du côté de Renard, en découle un tandem de démonstration/déconstruction précis de la culture du viol, que chiffres, études et statistiques, loin d’être balancés dans le vide, viennent appuyer. Au programme? En cinq temps, un ‘état des lieux’ peu reluisant, une explication des ‘mécanismes de l’impunité des violeurs’, le retour à la définition du viol, ‘une histoire de pouvoir et de domination’ – ou un acte politique comme l’a si bien montré Anne-Claire Poirier (Mourir à tue-tête), une origine qui mène de ‘l’hétérosexualité normale au viol’ avant de finir avec des pistes de solutions pour ‘mettre fin à la culture du viol’.

C’est sans doute dans l’optimisme persévérant que les deux écrivaines se rejoignent en choeur, un optimisme à toute épreuve et proposant des solutions dans un système brisé dont elle font pourtant le triste constat. A travers des démarches profondément différentes de par leur forme et leur souffle essayiste, Renard et Wunker extériorisent finalement le même message, celui d’un espoir de voir un jour les générations futures débarrassées de ce cancer social voulant que le procès soit finalement toujours celui de la victime. De harcèlement, d’agression, de viol. La nuance est importante, diront les premiers contestataires du mouvement #MeToo, pourtant Renard tient à rappeler le pont qui existe ici:

“D’autres féministes l’ont fait avant, mais j’utilise beaucoup l’expression ‘continuum’. Un viol n’est pas pareil que du harcèlement de rue. Il y a une différence de degré, toutes les féministes sont d’accord là-dessus, mais c’est de la même nature. Dans un cas il prend une forme explicite et grave, et dans l’autre il prend une forme plus ‘atténuée’, nous explique Noémie Renard au téléphone. “L’homme qui fait un baiser volé à une femme n’accepte pas sa volonté ni son désir. Il la prend comme un objet pour son bon plaisir à lui, donc quelque part on est dans le même phénomène que le viol sauf que dans le viol ça va plus loin, mais c’est la même dynamique.”

A bon entendeur, la main aux fesses dans le métro est une digne héritière de cette culture du titre qui ne se lasse pas de la représentation qu’on lui donne de la femme. Un fléau que Wunker n’aimerait pas voir peser sur l’avenir de sa fille, à qui elle s’adresse dans une préface à l’instar de Martine Delvaux dans l’unique Le monde est à toi. Avec une vision fondamentalement intersectionnelle, Wunker avance non sans humour dotée d’une définition de la féministe des plus rafraîchissantes:

“Personne qui reconnaît que les conditions matérielles de la vie contemporaine reposent sur l’inégalité des genres, des races et des classes, et que le patriarcat est intrinsèquement coercitif et répressif envers les femmes et les autres altérités; personne qui s’emploie à lever le voile sur ces injustices et à les mettre en pièces; qui sait que le défi est de taille; qui continue quand même.”

Les deux essayistes s’évertuent à décortiquer une éducation qui tend à normaliser certains comportements et à en condamner d’autres. Ainsi, Wunker retrace le fil de ses héroïnes littéraires par le biais d’un constat: on nous a trop appris à nous méfier des amitiés entre femmes. A travers des chiffres alarmants qu’elle pose noir sur blanc, Renard démontre qu’en France, contrairement au Canada, on en est encore à reléguer la fellation forcée – officiellement considérée comme un viol – au rang d’agression sexuelle sans pénétration. D’ailleurs, “pour 4 français sur 10, la responsabilité du violeur est moindre si la victime se montre aguichante. Pour 2 français sur 10, un non veut souvent dire oui (sondage Ipsos 2016).”

Les deux expériences sont nécessaires au débat sur la culture du viol: l’approche clinique de Renard martèle la réalité de l’expérience des victimes, lorsque celle, plus intimiste, de Wunker, est là pour délivrer l’expérience féminine elle-même de la question. Une expérience d’ailleurs non dénuée de distanciation, tant qu’il en est glaçant d’entendre au détour d’une phrase la professeure expliquer le mythe voulant qu’on empêche le viol en évitant de sortir seule la nuit, avant de révéler avoir appris qu’elle avait tort à ce sujet lorsqu’elle a été violée par une connaissance dans une soirée. Quoi, trop brutal? Elle ne passe pas par quatre chemins, me diriez-vous? La culture du viol non plus, et pourtant sa place est toujours à table.

En finir avec la culture du viol, de Noémie Renard (en librairie depuis le 16 avril)
   Carnets d’une féministe rabat-joie, d’Erin Wunker (en librairie depuis le 10 avril)

 

One Comment Add yours

  1. La Nébuleuse says:

    J’aime beaucoup la définition du féminisme donnée par Wunker ! Merci pour cette critique croisée, cela me donne très envie de lire les deux

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