Rencontre avec la dessinatrice Emma

D’ingénieure informaticienne, elle passe au blog pour canaliser ses frustrations liées à un climat de travail hostile à une femme, et remporte en 2017 un succès fulgurant avec « Fallait demander », BD sur la charge mentale. Aujourd’hui blogueuse et dessinatrice féministe à temps-plein, cette française de 37 ans n’hésite pas à se qualifier de « révolutionnaire », et ses dessins de « pas très jolis » mais servant la bonne cause. La librairie montréalaise et féministe Le Port de tête l’a accueilli samedi alors que les deux tomes de son livre « Un autre regard » regroupant un grand nombre de ses BD, sont désormais disponible au Québec. Entre humour et explications, rencontre avec la bédéaste qui vulgarise le féminisme comme personne.

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BD “Fallait demander” tirée de https://emmaclit.com/

Comment êtes-vous passée d’ingénieure informaticienne à dessinatrice féministe ?

« Ce sont les difficultés que j’ai rencontré dans mon métier de femme et de mère ingénieure qui se sont cumulées en me rendant la vie bien difficile. J’ai réalisé que ce n’était pas parce que je me débrouillais mal mais parce que je rencontrais des obstacles que les hommes ne rencontraient pas. J’ai commencé à m’intéresser aux questions féministes, notamment grâce à des amis qui m’ont partagé des lectures et des groupes militants. J’ai découvert que je n’étais pas la seule à vivre mes difficultés et qu’on pouvait alléger la vie des femmes en réglant ce problème-là définitivement. J’ai donc voulu m’engager mais c’est difficile de convaincre quelqu’un en face à face. J’ai commencé à écrire puis finalement à dessiner parce qu’il y a plus d’impact avec les dessins. J’ai ouvert mon blog en mars 2016 et la communauté a grandi pendant 2 ans pour atteindre aujourd’hui 260 000 personnes. »

Quel est votre processus créatif et pourquoi avoir choisi le dessin ?

 « Il y a déjà beaucoup d’écrits très riches dont je me suis inspirée, mais ça concernait toujours un cercle qui a envie de comprendre et que les choses changent. Je voulais sortir de ce cercle-là pour montrer aux personnes qui étaient comme moi avant ce que moi je voyais dans ces écrits. Pour ça j’ai utilisé le dessin qui permet d’attirer l’attention plus facilement, de passer plus que de l’information. Je mets en scène de vrais personnages auxquels on peut s’identifier donc on fait le lien entre ce besoin d’un changement politique et les scènes quotidiennes. Dans ma communauté il y a beaucoup de personnes qui ressemblent à ce à quoi je ressemblais il y a 2 ans alors que quand j’écrivais on était entre nous. »

Vous attendiez-vous à ce succès après la publication de la BD sur la charge mentale ?

Pas du tout ! Je savais que ça toucherait du monde parce que j’avais déjà écrit sur les questions de maternité. Je sais qu’en général ça touche des femmes dans leur intimité et ça fait beaucoup réagir, mais je n’avais pas saisi à quel point toutes les femmes du monde souffraient profondément de ça au moment où j’ai fait la BD. Il n’y a pas de période de notre vie pour porter la charge mentale. Ce sujet-là a touché les femmes de toutes les catégories sociales, de tous les âges, qu’elles aient des enfants ou non et quel que soit le pays où elles vivent. Et ça je ne m’y attendais pas du tout. »

Revenons sur votre réponse à cette tribune publiée sur Le Monde et co-signée par Catherine Deneuve. Etait-ce un dilemme entre ne pas vouloir éloigner le débat du mouvement #MeToo et dénoncer cette tribune ?

« J’avais déjà prévu d’aborder le sujet de la différence entre la séduction et le harcèlement puisque j’avais déjà fait une BD sur la culture du viol et le consentement. Donc ça faisait un moment que je préparais mon sujet. Le soir où j’ai voulu publier mon dessin je suis tombée sur la tribune. Je me suis dit ‘je ne peux pas ne pas en parler’ donc je me suis mise à retravailler mon dessin. Ce qui m’intéressait c’était l’angle de la supériorité de classe de ces femmes. Bien sûr ça m’a mise en colère mais pour moi ça n’avait pas d’intérêt de m’énerver sur elles individuellement, j’évite même si parfois ça m’agace. Le discours de ces femmes-là était biaisé et je voulais dire qu’elles ne voyaient pas ça de la même façon. Après j’ai vu les réactions sur ma page de gens qui critiquaient leurs physiques, des tas de remarques haineuses, sexistes ou des appels à la violence, et c’est pas ça que je voulais. Je trouve que l’avis de ces femmes n’est pas important, elles ne représentent qu’elles. J’ai presque regretté d’en avoir parlé, et je pense qu’on ne combat pas le sexisme en étant sexiste. Je pense qu’il faut passer à autre chose maintenant, essayer de donner le moins de visibilité possible à ce qu’elles ont dit, et recommencer à parler des vrais problèmes. »

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BD “C’est pas bien mais…” tirée de https://emmaclit.com/

Votre BD sur la culture du viol reflète beaucoup votre façon de faire. C’est très recherché et vulgarisateur sur la façon simple dont est censé fonctionner le consentement.

 « Merci ! J’ai reçu beaucoup de critiques là-dessus, de toutes parts d’ailleurs. Il y avait beaucoup d’hommes qui disaient que je les traitais tous de violeurs. Et puis certains me disaient  ‘ce n’est pas une culture, si tu dis culture tu les excuse. C’est des gens méchants qui font ça.’ En gros tout l’inverse de ce que j’essayai de démontrer.

C’est justement un acte tristement banal, la violence sexuelle aujourd’hui. Pour la combattre il faut arrêter de courir après les violeurs masqués de parking et puis il faut commencer à tous s’interroger sur nos comportements sexuels.

C’est ce que je dis dans la BD, mais il y a plein de gens qui ne sont pas prêts à faire ça. A des moments de leurs vies ils se sont comportés de façon abusive et ils n’ont pas envie de regarder ça en face. Ils préfèrent nier son l’existence et continuer à maintenir le mythe du violeur qui est toujours l’autre pour dormir sur leurs deux oreilles. »

C’est vrai qu’on entend beaucoup avec l’expression ‘culture du viol’ des hommes dire qu’ils n’en font pas partie, mais le mot ‘culture’ se rapporte à un phénomène culturel et social.

« Oui, c’est très compliqué ça. Je pense que c’est humain de se sentir visé par un propos sociologique et en même temps c’est aussi assez masculin parce qu’on n’a pas l’habitude d’être accusé et d’être de ce côté-là de la barrière quand on est un homme. Alors que nous les femmes, même si certaines non, on a plus été éduquées pour se remettre en question, s’excuser. C’est un peu un travail d’équilibriste parce qu’il ne faut pas non plus dire que les violences sexuelles ne sont pas  graves mais il faut trouver un moyen de les emmener à s’interroger là-dessus. Pour ça il ne faut pas dire ‘attention on va te mettre en prison si tu admets’ parce qu’ils ne vont jamais le faire.

C’est aussi un travail de pédagogie, et c’est bien moche que ce soit un peu à nous de le faire. (Rires) Malheureusement c’est toujours aux personnes opprimées de faire le travail de se libérer. »

En parlant de pédagogie, c’est un aspect qui revient souvent dans vos BD, où vous insistez sur l’importance de l’éducation des jeunes filles et garçons. Etait-ce une envie consciente de votre part d’insister là-dessus afin de passer à l’action et au changement ?

« Bah en fait oui. Dans tous les domaines de la vie on ne fait que mettre des pansements, donc c’est quand même mieux de chercher la source pour régler ça définitivement. L’éducation c’est très important et c’est assez drôle (ou pas !) quand je parle de ça avec les gens, par exemple sur les hommes qui ne participent pas aux tâches, certains disent ‘c’est juste pas le bon, tu n’as qu’à changer de mec’, donc il y a cette théorie de l’éducation qui joue un rôle. Par contre ces gens pensent qu’il faut bien élever les enfants. Ils sont très conscients que l’éducation joue parce qu’ils savent qu’il faut donner des valeurs aux enfants mais quand ces valeurs concernent l’égalité des genres, d’un coup ils ne comprennent plus que ça s’apprend aussi. Ça je trouve que c’est difficile à détricoter, comme si les comportements genrés étaient exempts de toute socialisation. »

Vouliez-vous parler de politique dès le départ ou partir de votre histoire et de celles de vos proches, en faisant plutôt une intimité politisée par la suite ?

« Moi c’est plutôt le contraire. J’ai compris l’intérêt de la politique parce que ça avait un impact sur ce que je vivais personnellement. Si vous regardez certains articles sur le féminisme en général, ils ne vont pas parler aux gens, donc il faut que les gens soient interpellés, ‘voilà c’est ce que vous vivez dans vos scènes quotidiennes, en quoi c’est politique, et voilà des solutions.’ »

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Photo: séance de dédicaces des tomes “Un autre regard” après une causerie avec la dessinatrice Emma à la libraire Le Port de tête @Ambre Sachet

‘Féminisme’ est le mot que vous avez le plus réussi à vulgariser par vos BD. C’est quoi être féministe en 2017 ?

« Il y a plein de féminismes différents, moi je ne partage pas le même que beaucoup d’autres, par contre il faut qu’on reconnaisse l’existence d’un système de domination, c’est quand même la base de la question. C’est-à-dire ne pas voir le sexisme – comme le racisme – comme des comportements isolés mais comme un système qui avantage les hommes au détriment des femmes. Même si les hommes trouveraient un intérêt à la fin du patriarcat en termes de pouvoir, il faut être prêt à ça et le voir comme une bonne chose. Nous on a tout à gagner sur tous les plans. Se dire que le sexisme impacte les deux côtés n’est pas une bonne approche parce que ça encourage le statu quo. Les hommes vont se dire ‘oui ça m’impacte aussi mais j’arrive à vivre avec alors pourquoi vous n’en faites pas autant.’ Il faut vraiment qu’on montrer que ça crée des violences pour nous, ça nous laisse toujours derrière : la charge mentale, le travail gratuit, etc. J’ai beaucoup de proches qui ont envie de parler de leurs émotions, d’arrêter d’être virils mais ce n’est pas la majorité. Les hommes vont perdre certains privilèges. On est beaucoup dans une société, en tout cas en France, qui fonctionne en termes de pouvoir. Une des solutions malheureusement c’est de marcher sur les autres. La solution politique et solidaire elle n’est pas encore dans la tête de tout le monde. »

Quelle va être la suite de #MeToo selon vous ?

« Là pour l’instant la suite c’est le retour de bâtons (Rires) des hommes qui reprennent la parole –et quelques femmes – qui défendent le statu quo. J’ai bien peur qu’il ne va pas se passer grand chose. Il faut continuer à travailler là-dessus, sur cette prise de conscience des femmes, que ce qu’elles vivent au quotidien et considèrent comme valable ne l’est pas. Et puis pour moi il faut beaucoup discuter, on en est juste là. Rien que le fait qu’on prenne la parole en effraie certains, ce qui est une bonne chose. Après c’est peut-être un peu prématuré de lancer un mouvement, parce que ça reste culturel. Il faut des mesures gouvernementales mais de toute façon elles ne seront jamais prises parce que le gouvernement ne veut pas mettre de sous là-dedans. Donc voilà, il faut renforcer notre solidarité et changer tout ça au fil des générations. »

C’est une prise de conscience graduelle. On le voit avec #MeToo et ceux qui sont tombés, même Woody Allen récemment de nouveau accusé…

Mais il ne va rien leur arriver ! Je ne sais pas si vous connaissez la bédéaste Mirion Malle. Elle a fait une super BD qui s’appelle l’impunité des hommes célèbres, où elle parle du mythe selon lequel les femmes portent des accusations pour ruiner la carrière des hommes. Elle fait la liste de tous les hommes qui ont commis des violences avérées et qui continuent de faire ce qu’ils font, et il y a tous les acteurs et réalisateurs qu’on connait dans cette liste ! Ça démontre qu’on aimerait bien qu’il y a des conséquences mais ce n’est juste pas le cas. Je pense que c’est très dur pour les femmes dans les milieux artistiques.

Propos recueillis le 20 janvier 2018

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