The Shape of Water: le retour de la magie del Toro?

Après avoir flirté avec les dessous de la terre (Le Labyrinthe de Pan) puis avec le feu par les entrailles de l’Enfer (Hellboy), Guillermo del Toro se tourne désormais vers l’eau avec son tout dernier long-métrage, The Shape of Water.

Comment ne pas laisser transparaître les similitudes entre le personnage d’Abe Sapien des deux volets d’Hellboy (2004-2008) et la créature amphibienne que nous présente ici le réalisateur mexicain, tous deux joués par le polymorphe Doug Jones… nul autre que l’interprète du faune et du terrifiant Pale Man du Labyrinthe de Pan (2006).

1962, Etats-Unis: pleine période de Guerre Froide.

La rencontre improbable entre Elisa Espinosa (Sally Hawkins, déjà incroyable plus tôt cette année dans Maudie), femme de ménage muette, et un amphibien, dernière découverte scientifique prise au piège par l’agent Richard Strickland (Michael Shannon), qui va en faire un rat de laboratoire, celui dans lequel la jeune femme et sa collègue Zelda Fuller (Octavia Spencer) travaillent.

THE SHAPE OF WATER

Au bonheur des cinéphiles, del Toro a renoncé à son idée de tourner le film en noir et blanc, un choix final primordial tant le film est teinté d’une couleur verte omniprésente dont les dérivés s’étendent sur l’uniforme et les murs du laboratoire, jusqu’au cœur des répliques, là où un personnage s’exclame “Green is the future now!” (Le vert est le futur désormais).

Plus précisément un dénivelé de bleu-vert, celui de l’élément aquatique et principal du film, mais aussi du milieu végétal d’où a été arraché le futur amant d’Elisa, recréé avec le strict minimum et quelques algues dans une salle du laboratoire où de nombreux tests pourraient faire de lui une arme contre le régime soviétique.

Tout n’est donc que substance aqueuse dans le récent del Toro, une substance liée à la frêle protagoniste depuis le début, présentée sous l’eau comme une “princesse muette” qui aurait pu être la jeune princesse du royaume de Pan des années plus tard, désormais plongée dans un quotidien où elle se noie, elle qui tous les matins se masturbe dans son bain après avoir machinalement trempé ses œufs dans l’eau bouillante.

Le rapport au temps reste omniprésent dans ces deux œuvres séparées d’une décennie: le rythme robotique de la vie menée par Elisa est brisé dès lors que l’amour rentre en jeu, élément capable depuis des millénaires d’arrêter le temps. Enjeu que ceux qui se lancent dans une course contre la montre et la compétition ne peuvent saisir: on se souvient du capitaine Vidal obsédé par l’heure à laquelle il allait mourir.

THE SHAPE OF WATER Onze ans après la magie fantastique certifiée del Toro, l’inventivité et le charme opèrent à nouveau par un agencement de couleurs, de musiques signées Alexandre Desplat et d’interprétations irrésistibles qui font du pari de tomber amoureux d’une relation avec un amphibien un jeu d’enfant. Si la relation entre Elisa et le lézard à forme humaine prend son temps à éclore, il devient vers le milieu du film presque inhumain de ne pas mordre à l’hameçon dès que la jeune femme le ramène dans son appartement aux formes rondes et qui s’apparente lui-même à un aquarium.

Que ce soit le labyrinthe, le crapaud, le faune ou les fées qui accompagnent Ofelia dans sa quête au sein du Labyrinthe du Pan, le chef-d’oeuvre qui aura scellé à jamais la filmographie du réalisateur du sceau du fantastique a toujours été teinté d’une toile de fond verdoyante. En rétrospective, le vert symbolise l’extra-terrestre, une association peu anodine lorsqu’on sait l’obsession et l’amour inconditionnel du cinéaste mexicain pour l’inconnu et les monstres en tous genres.

Constamment opposé au rouge vif, le ton verdâtre fait avant tout écho au triomphe de la Nature face aux monstres de la réalité: après le fascisme sous les traits du capitaine Vidal en 2006, l’antagonisme destructeur opposant Etats-Unis et URSS à travers le personnage de Strickland. Un clin d’oeil assumé aux tons sépia révélateurs d’un film d’époque ne manque pas non plus de faire son effet à l’image du royaume d’Ofelia.

Là où le Saturne de Goya imprégnait le personnage du Pale Man dévoreur d’enfants et aux yeux dans les mains face à la jeune Ofelia, c’est sa période portraitiste qui s’incruste dans les tableaux de Giles (Richard Jenkins). L’ami et voisin d’Elisa peint à n’en plus finir des portraits réalistes aux accessoires verts, à l’image de L’ombrelle du peintre et graveur espagnol aux milles démons.

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L’empreinte des univers tourmentés et inquiétants d’Arthur Rackham, grande influence du réalisateur, aura tout de même davantage marqué l’esthétique du faune et de Franco – mûri pendant 20 ans – que ce raz-de-marée de la Guerre Froide. L’exploitation d’un univers à part est moins présent au sein de The Shape of Water, où le récit se laisse avant tout envelopper par l’unicité du personnage amphibien.

Lion d’or du meilleur film à la Mostra de Venise, The Shape of Water rejoint le clan des univers parallèles à la réalité pourtant toujours proches de celle-ci, un reflet légèrement alterné et une planète à laquelle Guillermo del Toro aspire, constamment affublée d’une touche en plus d’optimisme triomphant face au cynisme contemporain.

Le regard que porte del Toro sur son époque transmet une vision toujours plus cruelle de la réalité face aux forces de l’imaginaires, comme si les monstres qu’il dénonce ici pouvaient tout autant porter le costume d’un antagonisme ambiant opposant le régime nord-coréen à la présidence de Donald Trump. Le climatoscepticisme de ce dernier n’est pas sans rappeler l’incapacité de l’antagoniste Strickland dont les doigts amputés périssent au fil du film à reconnaître les bienfaits et la nécessité de préservation de la Nature.

THE SHAPE OF WATER

The Shape of Water (La Forme de l’eau), de Guillermo del Toro

En salles au Québec le 15 décembre en V.O.A et le 22 décembre en V.F.

Photos: Courtoisie de Fox Searchlight

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