Les Affamés: Massacre à l’hilarité

Si je vous dis zombies, la première image qui vous vient en tête est sans doute celle d’un mort-vivant boiteux qui court vers vous, la bave au bout des lèvres et les bras en angle droit.

timt2humb.phpPhoto: Les zombies immobiles des Affamés – Crédit Photo: Emmanuel Crombez

Robin Aubert a imaginé les choses autrement. Sa dernière pépite visuelle sous le bras, le réalisateur québécois réinvente le genre tant revisité et maltraité en introduisant des revenants bien plus souvent immobiles qu’à votre poursuite. Ce qui paraît être un détail du récit tient finalement de fil conducteur d’une ambiance de l’angoisse instaurée tranquillement par l’absence plutôt que par le remplissage, par le suggéré plutôt que par le surplus d’actions. L’un des moments les plus troublants du film restera sans doute cette femme zombie assise en tailleur au milieu d’un champ et tirant sur la corde d’un faux bébé pour le faire pleurer.

« C’est très humain de demeurer immobile sans rien faire. Il y a une part fantomatique dans mes zombies qui est vraiment influencée par les films de fantômes que par les films de zombies, » explique le réalisateur d’À l’origine d’un cri (2010).

Rarement un film de zombies n’aura été aussi jouissif. Et pour cause, Les Affamés est aussi et avant tout une comédie dissimulée derrière un film d’horreur. Blagues salaces et jets de sang bien dosés, pathos évité, pièges de souris parsemés dans l’attente des zombies, et punchlines irrésistibles dans la bouche de Micheline Lanctôt:

“Quand tu t’lèves à matin et que la première chose que tu fais c’est tuer quelqu’un, c’est qu’le monde a changé.”

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Photo: Robin Aubert – Crédit Photo: Emmanuel Crombez

Sur la notice, on trouve comment rendre comique un film de fin du monde en seulement 96 minutes.

Il est possible de retrouver dans presque chaque scène l’élément qui saura désamorcer le penchant dramatique de la situation. Rapidement identifiable, le ton décalé surgit lorsque Bonin, le protagoniste, entame un monologue sur les étapes de transformation avant de réaliser que Tania, attachée puisque mordue, avait les oreilles bouchées depuis le début. Ridiculisé dès qu’il se met à courir, le zombie se mue en ingrédient humoristique d’un film qui devient alors séduisant pour un public plus large que pour celui adepte du film d’horreur.

Marc-André Grondin (Le Premier jour du reste de ta vie, C.R.A.Z.Y., L’affaire Dumont), l’interprète de Bonin, est même surpris que les gens aient autant ri.

« Je ne m’attendais pas à ce que le film soit aussi drôle puis je trouve ça hyper intéressant, car c’est ça qui participe au succès du film. C’est l’importance que l’humour a dans le film qui fait en sorte que les gens qui n’aiment pas du tout les films d’horreur ou les films de zombies tout à coup passent un très bon moment. »

Prix du meilleur long-métrage canadien au Festival International de Toronto (TIFF) et récemment prix du public au Festival du Nouveau Cinéma dans la catégorie Temps 0, le cinquième long-métrage de celui qui revient à l’horreur après Saint-Martyr-des-Damnés (2005) est avant tout un film d’auteur.

Rapidement influencé par le Dawn of the Dead (1978) de Romero, Robin Aubert a tenu à ce que son équipe ne soit imprégnée d’aucun film de zombie pour le tournage des Affamés. Un choix judicieux qui laisse place à une signature esthétique unique et à des ruptures de ton inoubliables. S’il y avait une scène à laquelle se raccrocher post-visionnement, ce serait assurément celle, dans laquelle cette mère au foyer bien rangée (Brigitte Poupart) passe sous nos yeux en mode survie: costume gris, chignon serré et visage couvert de sang après avoir abattu froidement un zombie à coups de machette alors que l’apaisant Doux de Marjo joue encore dans la voiture.

1Photo: Brigitte Poupart dans le rôle de la survivante la plus “badass” du film Les Affamés – Crédit Photo: Emmanuel Crombez

Marc-André Grondin n’a quant à lui pas eu l’impression de tourner un film de zombies, mais plutôt un film d’auteur en campagne, avec une fois de temps en temps un peu de sang et de zombies.

« C’est un film de contrastes: la beauté du paysage face à la laideur des zombies, la violence des gestes posés face à l’humour de situation ou d’histoires racontées, » affirme l’acteur. « C’est un film qui est à l’image de son créateur. Robin est un homme de contradictions, un mélange entre l’érudit de la ville et le bûcheron de la campagne, le philosophe et le niaiseux. »

Son utilisation est loin d’être une nouveauté depuis le Massacre à la tronçonneuse (1974) de Tobe Hopper, mais elle est remise à l’honneur en tant qu’endroit sans issue et propice aux angoisses de l’isolement. La campagne, ici ancrée à la terre natale du cinéaste – Ham-Nord (Centre-du-Québec), véritable inspiration pour le scénario – ne fait pas partie du décor mais bien des personnages. Un effet de lumière jaune presque sépia et reflet des étendues de champs vient illuminer les scènes emplies d’une noirceur propre aux morts-vivants.

« Ça a été tourné dans mon coin, que j’aime et que je vois beaucoup plus bucolique que ce que c’est vraiment, et je pense que dans le bucolique il y a de quoi d’épeurant, de féerique. Donc ça crée beaucoup d’ambiance et d’atmosphère quand t’es inspiré d’un lieu. »

Le cinéaste québécois déplore la tendance qui veut que soit sous-estimée la construction d’un film d’horreur, qu’il perçoit comme équivalent au film d’auteur concernant les questions que l’on se pose aux moments de l’écriture et de la réalisation.

A l’heure où le genre oscille entre effluves de sang propres au gore pour le gore et réutilisation de la même sauce à succès, le dernier film de Robin Aubert se pose comme le vent de fraîcheur qu’on attendait. Le personnage de Tania en est l’emblème.

timthumb.php.jpgPhoto: Monia Chokri dans le rôle de Tania – Crédit Photo: Emmanuel Crombez

« Il y a l’aspect comique des femmes qu’on utilise rarement. Il y a le côté très décalé dans le personnage de Tania qui me fait penser à beaucoup de mes chums de filles. En s’inspirant de personnes que tu connais les choses viennent naturellement. »

Avec Tania, Aubert – également scénariste du film – joue sur les codes du genre en proposant une jeune femme assez naïve, baladant en temps de crise un mini piano plutôt qu’un gun, qui progressivement se révèle être l’un des survivants clés du récit. Admirablement interprétée par Monia Chokri, Tania émeut autant qu’elle provoque l’hilarité.

« Dans les films d’horreur j’ai toujours trouvé que les femmes étaient des espèces de greluches un peu idiotes, ça me fait rapidement décrocher. Comment ça se fait qu’elle s’en va au deuxième étage prendre une douche [à ce moment-là] ? La seule raison c’est parce que c’est un gars qui l’a écrit puis qu’on va voir en ombres chinoises ses seins, donc ça m’a toujours fatigué. S’il y a un séisme j’ai l’impression que les premières personnes qui vont se relever les manches c’est les femmes. »

Derrière chaque blague, c’est du chacun pour soi et la vie continue malgré un monde qui se détériore. Le rapport entre fiction et réalité devient soudain plus limpide.

Si le soulagement face à la mort se retrouve en grande partie dans l’humour pour les personnages, c’est dans la réconciliation avec la définition première du genre que Robin Aubert trouve le sien, directement inscrit dans la lignée de It comes at night (2017) et It follows (2014): exorciser ses peurs et ses craintes face à l’actualité à travers l’extrême de l’horreur.

« Je me suis aperçu qu’en écrivant ce film-là c’était mon point de vue sur l’humanité dans tous ses aspects. »

Les Affamés de Robin Aubert, en salles au Québec le 20 octobre 2017

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