Dalida: En tête-à-tête avec Lisa Azuelos

On a parlé de la place des femmes dans le cinéma avec Lisa Azuelos (LOL, Une rencontre, Comme t’y es belle!), réalisatrice du biopic Dalida, à l’affiche dans les salles du Québec depuis le 28 avril.

DALIDA de Lisa Azuelos
 Sveva Alviti et Lisa Azuelos en pleine répétition sur le tournage de Dalida – Les Films Sévilles

Pourquoi avoir choisi cet angle de l’intime et de la vie privée de Dalida pour ce film ?

Il y a eu beaucoup de choses de faites sur sa vie et sa carrière, mais jamais sur l’intime, il n’y avait pas encore de télé-réalité avec des vedettes à cette époque-là. Moi ce qui m’intéresse dans tous mes films c’est de traiter de l’intime. Je n’ai pas dérogé à la règle, même sur un grand biopic comme ça.

Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre le besoin d’une reconstitution fidèle et votre liberté en tant qu’artiste ?

Je me suis emmerdée avec rien. J’ai décidé de ce que je voulais, et après j’ai laissé les gens faire, par exemple on est allés vers Sveva (NDLR Alviti, actrice qui joue Dalida), on n’a pas amené Sveva à Dalida. C’était la meilleure manière de la rendre dalidesque, alors que si on avait voulu faire exactement comme ce que c’était à l’époque, ça aurait été ringard. C’est comme Mad Men (NDLR série) en fait, je pense que ce n’était pas comme ça les années 50, mais nous on pense que c’était comme ça. J’ai voulu que le film soit digeste en 2017, et puis je trouve que dans beaucoup de biopics les cinéastes en profitent trop pour exister. Moi je me suis dit moins je vais exister, plus le film va exister.

Il y a le mythe Dalida et puis il y a la femme Yolanda. Est-ce que c’est parti d’une envie de reconstituer ce mythe ou de le déconstruire ?

J’ai eu envie de le détricoter plutôt que de le déconstruire. On sait comment sa vie se termine, par un suicide, donc comment on raconte la vie de quelqu’un qui a décidé d’y mettre fin ? C’est ça qui m’a intéressé. C’est quoi les routes qu’elle prend et qui auraient pu aller vers le bonheur et qui l’emmènent vers le malheur.

Quand est-ce que vous vous êtes rendu compte que vous pouviez être cinéaste et militante à la fois, notamment avec votre association « Ensemble contre la gynophobie » ?

Je suis d’abord devenu cinéaste, pour gagner ma vie et parce que je ne pouvais pas m’en empêcher, j’ai essayé de faire autre chose mais ça ne m’a pas convenu !

Depuis que je suis toute petite je souffre en tant que femme, je viens d’une famille nord-africaine où on a très peu de respect pour les femmes en règle générale, et je ne comprends pas qu’on en soit encore là. Même l’apartheid ça a été réglé ! C’était un énorme point d’interrogation avec beaucoup de violence à l’intérieur de moi puisque toutes les injustices me rendent hystérique, et celle-là, on a l’impression que c’est même pas une injustice, c’est comme ça. Les femmes sont moins payées, elle s’est un peu faite tabassée, c’est normal. Si on disait la même chose parce qu’il est juif, noir ou arabe, ce serait un crime. C’est là que j’ai décidé de créer un nouveau mot pour criminaliser ce fait, car il n’y a pas de mot ! Le seul mot qu’on a c’est misogyne, mais c’est un peu rigolo, c’est presque à la mode d’être misogyne.

Dalida est-il un film féministe ?

Oui ! Dalida c’était un prétexte pour montrer où en étaient les femmes dans les années 50 et qu’est-ce qui fait que même quand on est une femme libre, une vedette avec de l’argent, il y a des aspects du féminin qui peuvent nous bouffer de l’intérieur. Personne ne lui a mis la pression, elle faisait ce qu’elle voulait, mais c’est à l’intérieur, ces archétypes d’un certain féminin un peu trop encombrés de religion, de « ça se fait ça se fait pas » qui lui bouffent la vie.

Dans une entrevue vous évoquiez Dalida comme une femme moderne qui vit au-delà de son temps. On a l’impression que Dalida tombe déjà dans cette situation qui veut qu’une femme dont le désir d’être mère est fort et réussit professionnellement culpabilise forcément. Est-ce une résonance que vous vouliez avoir sur les femmes d’aujourd’hui ?

Je sais qu’il y a beaucoup de femmes qui hésitent. Il y a forcément un arbitrage à faire entre la carrière et les enfants, ne serait-ce que parce qu’il y a au moins 3 mois où on va être totalement dévouée à son enfant, où on ne va pas travailler. Mais c’est un faux prétexte à la domination d’un certain masculin, mais qui vient aussi des femmes. Moi je ne parle pas de femme et homme, je parle vraiment de féminin et masculin. On est toujours dans l’opposition, c’est la même chose avec l’écologie, pour moi l’écologie et le féminisme c’est le même combat. Il y a d’un côté l’aspect féminin du monde, l’écologie c’est le féminin de l’économie, et on voit les dégâts de l’économie sur l’écologie.

Par rapport à la féminité, la maternité, on voit les dégâts que ça a pu créer, dans un sens et dans l’autre. Jusqu’aux années 60 c’est des femmes qui n’ont pas de vie, de sexualité, pas de droit à l’avortement ou à la pilule, qui sont des génitrices, si elles travaillent c’est des putes, sauf en temps de guerre où tout à coup ce sont des héroïnes qui ont tendance à être oubliées une fois que la guerre est finie ! Il y a vraiment quelque chose à régler de ce point de vue-là, c’est-à-dire qu’on est toujours en train d’opposer nature et emploi. Ok, si vous voulez protéger la nature, on va perdre des emplois. Ok, si tu veux faire des enfants, t’auras pas de carrière, mais ce n’est pas obligé que ce soit comme ça.

Comment voyez-vous la place des femmes dans le cinéma aujourd’hui ?

Il y a une grande polémique en ce moment sur la place des femmes dans le cinéma, moi je trouve que c’est une polémique un peu ridicule au niveau où elle se situe. En France il y a un marché du film de filles, forcément les femmes ne sont pas du tout écartées de ce marché-là. On sait que le choix des films est demandé par les femmes quand les gens sont en couple par exemple. On est assez respectées en tant que femmes justement pour des films de filles, mais le problème il est là. C’est-à-dire que les films de filles c’est pas des vrais films.

Le plus choquant c’est que si vous ouvrez une encyclopédie du cinéma, je vous mets au défi de trouver une réalisatrice, à part Agnès Varda et Jane Campion, qui ait marqué l’histoire. Nos films ne sont pas importants, et ça c’est parce que l’intimité c’est pas important.

C’est un syndrome qui s’applique aux actrices, celui de la Schtroumpfette…

Oui, parce que c’est encore compliqué aujourd’hui de donner des rôles à des acteurs noirs qui n’interprètent pas des noirs, c’est pareil pour les femmes. Elles interprètent des femmes alors que les hommes, ils sont qui ils veulent. Mais tout ça est en train de bouger avec la TV, aujourd’hui elle a pris le pas sur le cinéma, et dans les séries on voit la différence avec les personnages féminins, dans Game of Thrones on ne peut pas dire qu’elles soient des archétypes, même dans Master of Sexs ou Girls. Le renouveau du genre s’est fait à travers les séries TV, parce que la télé, c’est l’outil de l’intimité et de la proximité. On se rend compte que la proximité ça peut faire de l’argent, donc tout à coup les femmes ont une place royale !

Le paradoxe de Dalida réside dans le fait qu’elle semble par moments subir sa carrière tout en chantant qu’elle veut mourir sur scène…

C’est quelqu’un qui a eu la chance d’avoir la carrière qu’elle a eu grâce à Orlando, mais du coup elle n’a jamais baissé les bras alors qu’elle aurait dû. Elle avait peut-être juste besoin de repos par rapport à sa vie. Et au lieu de ça elle est allée à des galas, elle a fait plein de choses, mais au final c’est une femme qui est morte d’épuisement.

 

 

 

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