Maudie: l’art comme fenêtre sur le monde

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“Le cinéma en tant que rêve, le cinéma en tant que musique. Aucun art ne traverse, comme le cinéma, directement notre conscience diurne pour toucher à nos sentiments, au fond de la chambre crépusculaire de notre âme.”

C’est au cinéaste suédois Ingmar Bergman que l’on doit ces mots. C’est l’interprétation magistrale de Sally Hawkins de la peintre Maud Lewis qui illustre avec autant de pertinence cette définition d’un cinéma intemporel. Maudie est sans aucun doute une œuvre d’exception pour qui le cinéma n’a pourtant d’égal qu’une seule autre forme artistique: la peinture.

Chaque plan sombre accompagne le spectateur, tapi dans l’ombre de la modeste maisonnée de cet homme rabougri accueillant comme bonne cette jeune femme voûtée atteinte d’arthrite, comme une énième possibilité de se placer face à l’encadrement de la porte où se cache les personnages secondaires et la source de lumière.

Par l’incarnation physique et morale bouleversante de cette femme modeste délaissée par sa famille et maltraitée par les habitants de ce petit village de Nouvelle-Écosse, Sally Hawkins nous ouvre la porte de cette chambre crépusculaire, celle qui parfois transcende l’écran pour émettre un reflet des plus authentiques de l’homme.

Contrairement au Cézanne et moi de Danièle Thompson qui fait tout sauf écouter Renoir qui disait “Il ne faut pas être sentimental, il faut être vrai”, le Maudie d’Aisling Walsh se base sur une histoire vraie sans pour autant manquer au recul créatif qui différencie l’œuvre de la reconstitution pure et simple.

Au gré des saisons, Maud arrange la maison de son pêcheur de patron chez qui elle vit pour finalement s’emparer de ses escaliers comme d’un terrain de jeu et de sa cabane comme d’une toile grandeur nature. Sombre et monocorde, l’intérieur du foyer, qui apparaît comme le reflet de son propriétaire, s’illumine au fur et à mesure que Maud emplit le gîte de ses fleurs et oiseaux colorés.

Les vitres pourraient être des personnages supplémentaires à part entière. Nombreux sont les plans dans lesquels elles apparaissent pour se placer entre les deux protagonistes Maud et Everett, ou pour signifier une importante dissociation entre le dedans et le dehors. La peinture, à laquelle Maud Lewis se dévouera toute sa vie en conservant celle-ci simple, débarque dans la vie de la jeune femme à la manière d’un moyen salvateur d’échapper à l’enfermement, celui de quatre murs et d’un corps atrophié, et d’accéder à l’indépendance.

C’est dans cette dernière notion que Maudie se positionne comme un film fondamentalement féministe. D’abord considérée comme plus insignifiante que ses chiens par Everett (extraordinaire Ethan Hawke), Maud tend à instaurer à travers ses tableaux un outil redoutable d’indépendance mais aussi de communication, apaisant pour ces deux “chaussettes dépareillées” délaissées par la vie. Fruit d’une passion rongeuse, les heures passées à peindre permettent à Everett de poser un autre regard sur cette femme et de se consacrer davantage voire exclusivement aux tâches ménagères.

La manière dont Walsh pose sa caméra sur Hawkins est une première étape vers la définition de l’art en tant que perception d’un monde. La leçon de vie n’est pas palpable mais elle n’en est pas moins forte. Au début du film, rien n’est à envier à Maud, et la fin nous crie pourtant qu’elle a trouvé l’essentiel et l’essence même des tréfonds de l’âme humaine, et comme elle le dit dans cette dernière scène… “La vie toute entière. Déjà encadrée. Juste là.”

En salles le 21 avril 2017

 

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