Entretien avec Lina El Arabi, l’héroïne de Noces

noces-01Photo: K-Films Amérique

Après Michael Blanco (2004) et Le monde nous appartient (2012), Stephan Streker revient à la charge avec un troisième long-métrage – Noces – un film juste et puissant dont le scénario repose sur l’adolescence de Zahira Kazim, jeune belgo-pakistanaise confrontée au mariage forcé et au choix d’un époux limité à une conversation Skype. Rencontre avec son interprète, Lina El Arabi, qui vient de remporter le Valois de la meilleure actrice au Festival du Film Francophone d’Angoulême.

Au programme: engagement, féminisme et présidentielle.

Comment as-tu abordé ce premier rôle au cinéma, pour lequel le film repose en grande partie sur le point de vue de Zahira, que tu interprètes?

Lina El Arabi: De manière frontale! J’ai eu une semaine pour me préparer, donc je n’ai pas eu le temps de me poser des questions ni d’angoisser, ce qui était plutôt bien. J’avais juste le temps d’apprendre l’ourdou (NDLR langue nationale du Pakistan), de me concentrer, de faire tout ce qu’il y a à faire avant un tournage de manière administrative, et c’est tout! Ensuite je suis rentrée dedans.

Comment s’est passé l’apprentissage de l’ourdou?

Lina El Arabi: Il y avait Sébastien Houbani qui joue Amir (NDLR le frère de Zahira) qui lui était sur le film depuis deux mois et demi. Il n’était pas bilingue non plus mais il connaissait quand même bien l’ourdou, et du coup je crois qu’on a créé une complicité autour de ça. C’est lui qui m’a permis de travailler sur mon texte en ourdou, on en a beaucoup discuté. Sinon j’ai eu un cours d’ourdou, pour apprendre où se place le verbe, et on a travaillé avec une consultante pakistanaise sur le tournage, qui nous disait lorsqu’on disait n’importe quoi!

noces-03Photo: K-Films Amérique – Zahira (Lina El Arabi) et son frère Amir (Sébastien Houbani)

Comment s’est passée ta collaboration avec Stephan Streker (NDLR réalisateur de Noces)?

Lina El Arabi: Pour le coup on ne se connaissait pas car il m’a prise sur le tournage très tard, mais ce qui était assez dingue avec Stephan c’est qu’on a vite été complices, et puis il m’a dit dès le début “Si tu es là c’est que je t’ai choisi, comme chaque personne de cette équipe, et je te fais 100% confiance.” Le fait d’avoir la confiance du réalisateur comme ça de manière totale ça aide beaucoup. Par exemple quand il y avait une scène qui ne fonctionnait pas, il se disait que c’était de sa faute à lui et qu’il y avait un problème de texte, parce qu’il a tellement confiance en ses comédiens que c’était impossible que ce soit de leur faute. Ca m’a enlevé des doutes. Forcément quand c’est votre premier film, je n’étais qu’avec des gens qui avaient tourné depuis des années… Moi j’étais le bébé. Je pense que si j’avais été prise trois mois avant, tous les jours je me serais dit “Est-ce que je vais y arriver? Non je ne vais pas pouvoir le faire, arrêtons tout!

Comment fais-tu le lien entre tes études de journalisme et le cinéma? En fais-tu des vases communicants?

Lina El Arabi: À la base je suis quelqu’un de très engagé. J’étais à ça de devenir militante politique, mais je ne le suis pas devenue justement parce que j’ai commencé des études de journalisme, et je ne pourrais pas aller déposer des tracts en étant journaliste! Tu es les films que tu choisis. Je ne pense pas que ce soit anodin si j’ai choisi Noces. Je me suis dit que par rapport aux choix de films que je faisais ça me permettait de rester engagée et de militer à ma façon. En interview ça me permet justement de parler de plein de sujets dont je ne pourrais pas forcément parler en journalisme, comme le racisme ou le féminisme!

Est-ce que c’est justement ce féminisme qui anime le personnage de Zahira qui t’as donné envie de dire oui à ce film à la lecture du scénario?

Lina El Arabi: Je ne sais pas si je me suis tout de suite dit qu’elle était féministe, mais j’aimais le fait qu’on comprenne chaque personnage, qu’il n’y ait pas les méchants d’un côté et les gentils de l’autre. Les parents (de Zahira) on ne leur trouve pas d’excuses mais on les comprend. Comprendre ce n’est pas excuser. Qu’on ne se dise pas “les monstres” mais plutôt “les pauvres”, car c’est difficile pour eux aussi.

Est-ce que c’est cette compréhension de chacun et des décisions de Zahira qui t’as aidé à préparer ce personnage?

Je pense que Zahira comprend chaque personne de sa famille, c’est pour ça qu’elle accepte finalement de se marier, et je pense que dans ses traditions il y a aussi beaucoup de respect pour ses aînés et ses parents. Il y a des choses qu’elle ne peut pas dire, mais elle ne les déteste pas, elle sait à quel point c’est difficile pour eux. Au moment où elle fait les choses elle sait exactement quelles répercussions ça va avoir sur les membres de sa famille, parce que c’est ça qui est important pour les pakistanais, tu es toi mais tu es surtout ton nom de famille, et si tu salis ton nom de famille ce n’est pas que toi que tu salis. Pour eux il vaut mieux que toi tu te sacrifies plutôt que toi tu ne sacrifies notre nom de famille à tous. C’est compliqué pour nous de comprendre parce qu’on a grandi dans des sociétés occidentales, mais il ne faut pas avoir de mépris pour les sociétés qui sont différentes de nous mais qui ne sont pas moins intéressantes.

Ce sont des thèmes qui ne s’appliquent pas seulement à la culture pakistanaise, comme le montre la première scène en plan-séquence sur l’avortement. Comment as-tu abordé ces scènes difficiles dans lesquelles il n’y a que Zahira?

Lina El Arabi: Je me suis renseignée auprès de mes copines qui l’avaient déjà vécu. C’est con mais juste poser des questions, pas de savoir comment ça se déroule mais de savoir qu’est-ce qu’on a dans la tête à ce moment-là. Est-ce que c’est une partie de toi, est-ce que tu lui en veux…? C’est un peu la base du cinéma mais quand tu joues un truc que tu n’as jamais vécu c’est compliqué. On ne peut pas être dans la composition pure sans se raccrocher à quelque chose.

Zahira veut être libre, mais au début elle décide pourtant de garder cet enfant.

Lina El Arabi: Elle (Zahira) n’est que contradiction et paradoxe. Son besoin de liberté c’est son côté occidental dans lequel elle a été éduquée et a vécu. De l’autre côté elle a une foi, elle est croyante. Donc quand elle dit que son enfant a une âme elle n’est pas en train de jouer quelqu’un d’autre, elle est aussi elle-même à ce moment-là. On peut et avoir besoin de liberté et être profondément croyant. Moi j’aime le côté “qu’est-ce que j’aurais fait à sa place?” dans le cinéma.

noces-02Photo: K-Films Amérique – Pierre (Zacharie Chasseriaud) et Zahira

Es-tu de l’avis de Stephan Streker (réalisateur de Noces) qui dans une entrevue décrit le film comme une tragédie grecque? Pourtant elle n’est ni victime ni révolutionnaire-militante.

Lina El Arabi: Oui tout à fait! C’est un héroïne, c’est celle qui a osé dire “non”. Il y a même un passage d’Antigone dans le film, ce n’est pas anodin. Je ne sais pas si elle n’est pas révolutionnaire. Au moment du discours sur l’injustice de sa sœur, elle dit “si c’est injuste il faut qu’on se révolte”, mais sa soeur lui dit “ça ne sert à rien de se révolter contre les choses qu’on ne changera pas”, mais Zahira a un truc de “bah alors si c’est injuste révoltons-nous!”

“Evidemment que c’est injuste, on est des femmes.” Il y a un double-sens caché dans cette phrase prononcée par la grande soeur de Zahira (Ina), celui du “oh c’est la vie” et celui qui dit que l’injustice ne s’adresse pas qu’aux femmes. Comment la perçois-tu?

Lina El Arabi: Un peu comme ces deux définitions. C’est totalement vrai déjà, et pas que dans les sociétés pakistanaises, chez nous aussi! D’ailleurs nous a quelqu’un (NDLR – Marine Le Pen, candidate à l’élection présidentielle française) qui va peut-être devenir présidente de la République, une personne qui nous fait régresser, qui veut couper les subventions du planning familial, parler de responsabilisation de la femme au sujet de l’avortement, qui est contre les droits des homosexuels et profondément raciste.

Mais c’est une situation dangereuse car elle s’empare de l’étiquetage du droits des femmes sous prétexte qu’elle est une femme.

Lina El Arabi: C’est très intéressant ça. J’ai parlé récemment avec la porte-parole d’une association qui s’appelle Osez le féminisme et je lui ai dit “il y a un bout de féminisme comme c’est une femme et une des seules qui pourrait être présidente” et elle me disait “non, car elle est dans le système du patriarcat puisque sans son père elle n’existerait pas, donc au contraire”. Il y a des hommes qui sont beaucoup plus féministes que des femmes, et des femmes qui sont antiféministes. Du coup quand on est là à juger les autres sociétés, j’ai envie de dire, attendons Mai (NDLR résultat des élections) et on verra!

Le fait que Zahira ne soit ni vraiment victime ni totalement révolutionnaire – qui est amené de manière très juste – reflète un peu le malaise de cette image du féminisme qui lui n’est souvent pourtant perçu qu’à travers les extrêmes.

Lina El Arabi: Je suis totalement d’accord. Dans le féminisme, on est vraiment desservis par les extrêmes, et ça commence avec les Femen! Je comprends ce qu’elles veulent dire, l’idée est bonne mais je pense que ça dessert vachement la cause, parce que du coup les gens ramènent beaucoup la cause à soit d’être mal baisée soit de montrer ses seins dans une église, soit d’avoir des poils sous les bras. Ce n’est pas défendu de la bonne manière. Je suis un peu défaitiste là-dessus, mais je pense que ça passe par l’éducation et qu’on est niqués pour 2-3 générations au niveau du féminisme.

Toi qui as un agent et qui passe des castings depuis l’âge de 13-14 ans, comment vois-tu la place de la femme dans le milieu du cinéma?

Lina El Arabi: C’est une discrimination douce. Je ne suis pas spécialement concernée mais ça me rend dingue que dans le cinéma on demande encore à une actrice d’être belle et à un acteur d’être bon. “Vincent Cassel c’est un super acteur” et puis “Scarlett Johansson elle est bonne”!  On va rester là-dessus car on les choisit là-dessus.

Comme le veut l’effet Schtroumpfette au final…

(NDLR lorsqu’on retrouve toujours un seul et même personnage féminin, avec une unique personnalité, souvent celle d’être la femme désirable)

Lina El Arabi: Oui, mais au-delà de ça, on va systématiquement prendre des actrices belles, en tous cas en France. Par rapport à mon vécu à moi, bon je suis banale, mais quand j’arrive dans des émissions, ce n’est jamais méchant, mais “La belle Lina qui vient nous présenter le film Noces!” bah non, c’est pas la belle Lina! Je me casse le cul à faire des études, à faire des études de théâtre, à sortir un film dont je suis fière, je préfère encore que tu ne mettes pas d’adjectif, c’est réducteur. Du coup je ne parle pas puisque je suis belle!

 

Entrevue réalisée à Montréal le 27  mars                                                                              

Noces, de Stephan Streker, en salles dès le 31 mars 2017


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