Victoria: De Maîtrise en imperfections

525928154_1280x720Source photo: vimeo

4h du matin.

Effet stroboscopique dans une boîte de nuit souterraine en plein coeur de Berlin. Fraîchement débarquée, Victoria s’essouffle sur la piste de danse avant d’avaler un shot et de faire connaissance avec quatre berlinois refoulés à l’entrée.

Que ce soit par souci de limitations techniques avec La Corde (1948), de mise en scène dans Birdman (2015), ou de prouesse jusqu’au-boutiste menées à bien par Sokourov (L’Arche russe, 2002) et Podz (King Dave, 2016), le plan-séquence a toujours été source de fascination. Jamais un plan-séquence ne se sera autant étendu que Victoria – étalé sur 2h15 – dont la finesse réside dans sa capacité à consolider une histoire à travers cette technique sans succomber à l’appel de la performance pour la performance.

Sebastian Schipper retrace l’évolution d’une virée nocturne qui dégénère avec chaque décision prise par la jeune protagoniste espagnole (Laia Costa) au cours de la nuit. A chaque coin de rue de ce Berlin vide au champ des possibles illimité et filmé en temps-réel, Victoria aura l’occasion de rebrousser chemin mais choisira de suivre l’étrange quatuor (Sonne, Boxer, Blinker, Fuss) à la recherche d’un bar où fêter l’anniversaire du très éméché Fuss. A l’ère où les réseaux sociaux participent à la dépréciation des conséquences d’un simple like, Victoria rappelle le danger qu’entraîne l’effet de groupe et sa volonté arbitraire. Cet unique plan n’est pas sans rappeler la composition d’un jeux vidéo dans lequel chaque choix entraînera un scénario spécifique. Quiconque a déjà fait l’expérience aseptisée d’une nuit alcoolisée se retrouvera dans ce parcours onirique où l’absurde et la quête de sensations fortes prennent le dessus sur cette petite voix qui dit qu’il est l’heure de rentrer. Mais Victoria ne s’arrête pas là.

Collé aux basques de la bande, impossible d’appuyer sur retour dès lors que Victoria les suit pour boire une bière sur le toit d’un immeuble puis dans un coup foireux dont personne ne sortira indemne. Autant sur la forme que sur le fond, la course s’avère effrénée. Aucune issue possible pour Victoria comme pour le spectateur, les yeux rivés sur un écran pour qui l’apprivoisement de l’oubli du cut s’avère angoissant. Signature du tour de force dont les choix visuels desservent le propos qui est celui d’une épopée sans échappatoire fondée sur chaque scène décisionnelle. Complexe et avide de sensations fortes, Victoria ne subit pourtant pas une seule fois la tournure que prennent les événements si ce n’est celle – finale – à laquelle aucun d’entre eux n’échappe.

Dans son errance le film se perd entre les genres, renforçant l’expérience sensorielle propulsée au premier plan par une caméra nerveuse pour qui chacun est un protagoniste à part entière. Réalisme désarçonnant et caméra-personnage façonnent ici une expérimentation unique et cousine d’un environnement de réalité virtuelle. Les instants d’improvisations qu’aucun one shot ne peut dissimuler comme ce moment de panique dans une ruelle où Sonne (Frederick Lau) laisse tomber sa cigarette puis la rattrape confèrent une authenticité brûlante au récit. Ces imperfections – déguisées par des intermèdes musicaux qui laissent le temps de reprendre sa respiration – participent à l’affaissement soudain des barrières entre fiction et réalité. L’œuvre frôle la perfection par l’utilité, la maîtrise et la liberté insufflées à chaque scène, sublimées par des performances à couper le souffle pour qui l’art du crescendo n’est plus un secret.

Après avoir enfermé son public dans une spirale guidée par l’inconscience et le début d’une idylle entre Victoria et Sonne, le cinéaste allemand offre par la dynamique du plan-séquence une liberté unique à ses acteurs, pour qui, à l’instar de ceux qu’ils incarnent mais qui sombrent, le manque de limites suffit à transgresser le cadre pour livrer une descente aux enfers des plus glaçantes.

 

 

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