Toni Erdmann: Au-delà du Ridicule

tonierdmann_02Sandra Hüller (Ines) @ Komplizen Film, Courtoisie de Sony Pictures Classics

Si certains peuvent remettre en cause le talent des réalisatrices et leur récente et inévitable émergence au sein du paysage cinématographique contemporain, l’ovni de Maren Ade Toni Erdmann est là pour les recadrer. La cinéaste allemande signe un tour de force avec sa retranscription grinçante des relations père/fille dont la nomination aux Oscars dans la catégorie meilleur film étranger tombe sous le sens.

A l’aube d’une crise de vieillesse accentuée par la mort de son chien, Winfried prend l’avion sur un coup de tête et débarque chez sa fille à Bucarest. Consultante dans un cabinet de conseil et femme d’affaire accomplie, Ines (Sandra Hüller) voit son quotidien perturbé par l’arrivée encombrante de son père. Tout part alors en vrille lorsque son paternel lui demande si elle est heureuse. Poussé par un besoin d’aider sa fille, Winfried fait appel à Toni Erdmann, un personnage qu’il invente et incarne tout au long du récit.

Laisser sa progéniture prendre son envol fait partie des étapes logiques de la vie, et pourtant le sujet qu’explore Maren Ade se fait rare. Opérant une plongée viscérale au cœur des préoccupations de parents après que l’oiseau ait quitté son nid, Ade saisit le problème à contresens. C’est davantage dans son traitement de l’histoire que la réalisatrice se démarque grâce à une approche rafraîchissante de la question que chaque parent se pose: est-il vraiment épanoui? Quiconque a déjà vécu le départ à l’étranger comme un choix de vie sera chamboulé par cette scène dans laquelle Ines se blesse et fond en larmes sur le balcon après une énième dispute menant à l’incompréhension et au départ précipité de Winfried, qui se questionne sur la pertinence de sa présence.

L’incommunicabilité hante les premiers moments de l’arrivée de Winfried en Roumanie qui, dépossédé de ses repères, est délaissé par sa fille qui passe d’un rendez-vous professionnel à l’autre sans saisir la véritable raison de sa visite. C’est dans le choix de ce terrain neutre, autant pour les protagonistes que pour la cinéaste pour qui il s’agit d’un deuxième film tourné en dehors de l’Allemagne (Everyone Else, 2009), que se situe pour le père une opportunité de lancer de nouvelles bases relationnelles. Ce climat de l’inconnu, et donc, de tous les possibles, facilite l’arrivée du personnage de Toni Erdmann, qui met en exergue une saturation du réel et des sentiments dont la seule porte de sortie prend vie avec cet énergumène déconnecté de toute forme de réalité.

La puissance de Toni Erdmann se pose dès lors que le surréalisme flirte avec l’ancrage au réel, d’où l’effet plausible de chaque situation, recherché par la cinéaste. Le simple fait que Winfried ait embauché une fille de substitution illustre le réalisme tragique du choix des détails. Loufoque sans être grotesque, le film joue avec les barrières du réel par l’intermédiaire du genre comique. A l’image de Maren Ade, qui s’est inspirée de sa propre famille pour ce troisième film, Winfried se sert de l’humour en tant qu’outil dont le cheminement poussera le duo père/fille à se réinventer. Il est évident qu’aucun autre acteur n’aurait pu aussi bien allier gêne et mélancolie comme Peter Simonischek (Trois soeurs) le fait avec son interprétation touchante d’un homme humaniste et effrayé par l’incapacité de vivre à la hauteur de ses idéaux.

Une perruque et une paire de fausses dents plus tard, Toni Erdmann débarque dans la vie d’Ines, qui sous ses airs de maniaque du contrôle s’enfile des rails de coke lors de cocktails professionnels et déguste un petit four après que son amant ait éjaculé dessus. La jeune femme résiste à la présence parasite de son père, jusqu’à ce que Toni Erdmann s’improvise peintre sur oeufs et l’entraîne à une fête de Pâques chez une ambassadrice avec qui il a sympathisé. Au bord de la crise de nerfs, Ines accepte un dernier caprice en accompagnant son père au piano après que celui-ci ait voulu remercier l’hôte de son invitation. Maren Ade se mue alors en maître d’art en excluant la perfection du vocabulaire de ce cocon absurde qu’elle a recréé ici: mise en valeur par un plan frontal non dissimulé, Ines s’expose, extériorise ses frustrations et chacune de ses fautes notes sonne pourtant si juste. La délicatesse du saugrenu de situation prend toute son ampleur dès lors qu’elle embarque dans le délire de son père, qui les sauve tous les deux par cet affront libérateur.

Vibrant de sincérité, Toni Erdmann frôle le cinéma de l’intime et assoit un cinéma expérimental, celui des sentiments. La caméra bouleverse par sa lumière naturelle quasi agressive, dont la maîtrise entraîne des moments de grâce inattendus telle que l’étreinte entre le père accoutré d’un costume kukeri et sa fille vêtue d’une robe de chambre après avoir fui son brunch d’anniversaire nudiste.

En salles le 17 février


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