Les Assoiffés: La Révolte du Personnage

Photo : Rachel Graton et Philippe Thibault-Denis - Crédit : Jean-Charles Labarre Rachel Graton et Philippe Thibault-Denis – Crédit photo : Jean-Charles Labarre

Et si un jour en se levant il était tout simplement impossible de s’habiller, de se nourrir, d’accepter le monde comme il est?

Et si ces régurgitations à la télé apparaissaient soudainement comme l’endoctrinement d’un système qui permettrait seulement de se complaire dans un mode de vie dénué de réflexion? Et s’il fallait tout reprendre à zéro en recommençant à se questionner sur l’origine de ce qui différencie l’être humain de la machine?

C’est avec ces questions que se lève ce matin-là Murdoch (Philippe Thibault-Denis), adolescent révolté incapable de se taire lors de cette journée au cours de laquelle tout est amené à changer. Tout comme la jeune Norvège (Rachel Graton), prise d’un mal inconnu, Murdoch est un assoiffé, de vie, d’amour, de révolte. Par ce ton initial, Murdoch s’arrache déjà à l’état de marionnette que son statut de personnage lui impose.

C’est avec une nouvelle distribution et une intemporalité unique que rejaillit au Théâtre Denise-Pelletier la pièce de Benoît Vermeulen, d’après un texte sur lequel il a collaboré avec Wajdi Mouawad, à qui l’on doit Incendies, adaptée au cinéma par Denis Villeneuve. Les Assoiffés est la rencontre bouleversante entre les questions existentielles du monde et le langage purgatoire de l’univers théâtral. La résonance universelle des remises en question d’une jeunesse désenchantée frappe un grand coup dès lors que le spectateur n’en est plus un et se reconnaît dans ce besoin de ne plus subir les moeurs qui lui sont imposées.

thumbnail_photos%204_assoiffesFrancis La Haye, Philippe Thibault-Denis – Crédit photo : Jean-Charles Labarre

Qu’est-ce que la beauté, le savoir, l’éducation, l’être vivant..? Le texte qui reprend vie du 8 au 25 février prochain légitimise ces questionnements que chacun se complait quotidiennement à enterrer.

Boon (Francis La Haye) est celui qui réunira les destins de Norvège et Murdoch. Anthropologue judiciaire, il est chargé de lever le voile sur l’identité de deux personnes retrouvées sous l’eau et dont les corps se sont entremêlés avec les années. Protagoniste numéro 3 mais également allégorie de l’arc narratif, Boon remonte alors aux sources et retrace ses rêves d’enfant comme celui d’être auteur. Nul doute que cet instant où Boon n’est plus Boon mais le comédien derrière relève de la mise en abyme par laquelle les co-auteurs se dévoilent et assument la catharsis dans sa totalité.

Au centre, une armoire géante fait office de plateforme numérique desservant chaque scène tel un personnage qui serait tantôt une porte, celle derrière laquelle Norvège cache son mal, tantôt l’intérieur d’un bus, celui dans lequel Murdoch s’en prend à une femme qui lit par distraction, ou encore une vitrine vers les témoignages récoltés par Boon sur les définitions de la beauté et de la laideur. Un élément central et médium qui pousse aussi chacun à se positionner face au flux constant d’images infligé par l’ère des médias.

Cette confusion entre le personnage et le comédien est un risque que le parti pris de la mise en scène par laquelle rien n’est dissimulé récompense. Tout se fait sur scène, des changements de décor aux transformations de personnages qui se tournent pour enfiler les masques de leur second rôle, en passant par les jeux de musique orchestrés par les protagonistes eux-mêmes. Murdoch, Boon et Norvège deviennent soudain leurs propres metteurs en scène. C’est là que l’interpellation du spectateur opère, arraché au luxe de ses certitudes. Héritiers de la tragédie grecque par ses thèmes et son utilisation des masques pour les rôles dramatiques des parents de Norvège, Les Assoiffés empruntent leur esbroufe à la comédie, qu’incarnent les mouvements décomplexés du personnage multiple joué par Rachel Graton. Cette dynamique acidulée parsemé d’instants musicaux parfois inexpliqués dans lesquels la jeune femme se déchaîne sur une musique électronique rejoint l’essence de l’univers théâtral par son aspect représentatif d’enjeux profondément humains, toutes classes confondues.

A l’image de L’Orangeraie, une pièce de Larry Tremblay adaptée par Claude Poissant, la force des Assoiffés réside dans la puissance et la résonance contemporaine de ses dialogues que la voix de l’adolescence désabusée sublime. Qui mieux que l’être en croissance pour rappeler que tout est encore à réécrire dans un contexte sociopolitique actuel dans lequel il n’a jamais été aussi dangereux de prendre ses droits fondamentaux pour acquis…

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