Mes Nuits Feront Écho: Rencontre avec Sophie Goyette

Ce n’est pas par hasard que Sophie Goyette a choisi de me rencontrer au Byblos café en ce début d’après-midi montréalais au climat apocalyptique. Le décor épuré de l’endroit accompagne la douceur de la jeune réalisatrice québécoise, qui estime que chaque lieu est doté d’une âme. Son premier long-métrage Mes nuits feront écho, en salles au Québec depuis le 13 janvier, en est la preuve.

On retrouve chez Goyette la prédominance de la Nature déjà présente dans son court Le Futur proche (2012), dans lequel Robin, pilote trentenaire expatrié au Québec, extériorise la douleur liée à la mort de sa mère par un voyage dans les airs. Le ciel semble déjà être un personnage à part entière, comme l’est la forêt, puissante source d’imagination, dans Mes Nuits feront écho.

Après cinq courts-métrages qui lui ont valu l’attention de plusieurs festivals et sept distinctions, Sophie Goyette s’attaque au long, qu’elle désigne comme un marathon après le sprint que représente le court-métrage. Au centre de ce premier film, une thématique, celle du rêve, que Goyette perçoit comme une expérience collective à laquelle chacun peut s’identifier.

“J’avais besoin qu’on puisse se sentir tous un peu plus unis qu’on ne le pense alors qu’en ce moment il y a des murs qui veulent être érigés entre des peuples.”

mes-nuits_3Crédit photo: courtoisie de Sophie Goyette

Dans Mes nuits feront écho, trois personnages se croisent par l’intermédiaire de leurs rêves. Princesse à temps-partiel dont la carrière de musicienne a coupé court, Eliane quitte le Canada pour le Mexique. Elle y rencontre Romes, le père de son élève de piano, qui prendra le large, direction la Chine pour un ultime voyage avec son père Pablo. Construit sur une base scénaristique déployée en bribes de vie, le film s’articule autour des rêves d’Eliane, de Romes et de Pablo, et leurs conséquences sur chacun d’entre eux.

L’objectif traverse avec délicatesse et pudeur les vies de chacun des protagonistes, qui au fil du scénario transfère son rêve au personnage suivant. Expérimental et sensitif, le premier long de Goyette se construit autour des songes de chacun dont l’abstraction n’empêche pas leur illustration visuelle. Structuré sur la base de l’illusion, le film est donc scindé en trois parties distinctes qui font du rêve ce que Goyette décrit comme un outil narratif.

“C’est comme trois bulbes qui éclosent devant nous, chaque personnage est un bulbe qui tour à tour va se dévoiler. Le dernier plan du film ramène au tout début pour donner un signe d’unification entre les personnages.”

Le rêve débarque alors avec sa double-définition: il y a le rêve endormi, celui qui appartient à la nuit et au sommeil, et le rêve éveillé, celui des ambitions. Après avoir renoncé au sien en quittant le conservatoire, Eliane renoue avec ses rêves par l’intermédiaire du voyage, comme le fera Romes avec son père.

thumbnail_tournage_mesnuitsCrédit photo: courtoisie de Sophie Goyette

C’est avec beaucoup de respect que Sophie Goyette se tourne vers le cinéma à la mi-vingtaine. Après avoir abandonné des études en microbiologie, la jeune réalisatrice apprend sur le terrain, percevant ses courts-métrages comme une école à part entière. Tout comme Eliane, Goyette a tout appris à l’oreille, au son….et surtout à l’émotion. Le caractère intuitif de la cinéaste s’associe à une préparation synonyme de sérénité et d’improvisation. Derrière les deux mois et demie à travailler sur le scénario se dissimule un an de préparation au projet, pour lequel Sophie n’est autre que réalisatrice, productrice et scénariste.

La signature d’un réalisateur? Assurément dans son rythme, me confie Sophie Goyette. Et le sien prend justement ses distances avec tout ce qui se fait présentement. Les cinq sens sont de rigueur pour quiconque visionne cette ode à la lenteur assumée rappelant les intentions derrière La Tortue rouge de Michael Dudok de Wit. Cette hypersensibilité, c’est celle de Goyette, et d’Eliane, qui évoque celle du compositeur de musique classique Rachmaninov dans son combat contre ses démons. L’arrêt sur image est proche lors de cette scène somptueuse dans laquelle Eliane et Romes se confient, assis sur un bateau qui tangue avec la caméra. Tout paraît naturel, pourtant de nombreuses intentions ont été données aux acteurs lors du tournage de ce plan-séquence volontairement situé au milieu du film.

“Mon désir avec la scène du bateau était justement de vous faire vivre la scène, que oubliez que pour un instant vous regardez un film. Il y a trois acteurs dans mon film et le quatrième est le spectateur.”

Dans cette scène comme dans beaucoup d’autres, le silence est roi. Appuyé à des plans dans lesquels les personnages sont filmés de dos, il raconte les doutes et les soupirs. Après m’avoir conseillé le thé iranien, Goyette m’explique qu’un silence est intéressant lorsqu’il est habité.

thumbnail_mes%20nuits_2Crédit photo: courtoisie de Sophie Goyette

Avec les défauts de ses qualités, le premier long de Sophie Goyette est également parsemé de doutes quant aux choix de construction des personnages. Chaque scène prend son temps, laisse le spectateur respirer à travers de nombreux plans fixes, mais les doutes et déchirements des personnages manquent par moments de substance. A vouloir évoquer le caractère le plus intime de chacun, tous demeurent moins approfondis qu’on ne l’aurait souhaité avec un tel traitement du voyage intérieur.

L’atmosphère traversée par un ressenti qui laisse une place de choix au silence semble ne côtoyer le second degré qu’à tâtons, ici avec un hors-champ de petites filles à la recherche de la Reine des neiges désabusée par ses petits boulots, là avec l’anglais de Romes appris avec les Simpsons. MNFE prend ses distances avec une présence humoristique qui aurait favorisé à briser le rythme narratif pour n’en récolter que davantage de portée. La mort est omniprésente, pourtant l’espoir persiste.

Les rêves constituent-ils alors un moyen de faire le deuil d’un être cher?

Au-delà du rêve, le deuil et le départ représentent le point convergent des trois histoires. Cette sensation de perte se retrouve dans le destin d’Ariane, qui dans La Ronde (2011) quitte la ville et ses démons après le suicide de son père. Les nuits du titre de ce premier long sont aussi celles de ce quatrième court-métrage, entièrement tourné de nuit et détenteur de six prix dont celui du meilleur court-métrage aux Rendez-vous du Cinéma Québécois en 2012. Par coïncidence ou geste inconscient, parmi les précédents métiers de Goyette figure celui de conseillère aux familles dans un salon funéraire.

“Ce n’est pas quelque chose à régler ici, mais je sais que le deuil fait complètement partie de la vie, un peu comme un grand amour qu’on peut vivre.”

Tout en humilité, la jeune réalisatrice marquée par Paris-Texas (Wim Wenders) et Bleu blanc rouge (Kieślowski) me confie que son film n’est qu’une proposition, un cadeau qui ne lui appartient plus. “Je pense que le film peut être plus grand que moi. Je suis juste sa porte-parole.” A défaut de vouloir être rangée dans une case, comme celle du cinéma poétique, Goyette espère que la portée sera celle d’un film profondément humain.

Après la première mondiale de son film au Festival du Nouveau Cinéma en octobre dernier, Sophie Goyette s’envole avec lui pour le festival de Rotterdam, où il sera présenté dans la catégorie Bright future. Epuisée par ce marathon mais fière de cet accomplissement, elle me confie sa propre définition: au cœur du rêve, la notion que tout est possible.

 


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