RIDM : Gianfranco Rosi ouvre le bal avec un docu-choc sur Lampedusa

Par-delà les images véhiculées à l’international, par-delà la destination touristique qu’on lui associe, il existe une autre vision, celle de millions de personnes qui échouent sur l’île de Lampedusa, située au sud de l’Italie, 20 km², 6000 habitants, et plus de 400 000 migrants débarqués sur ses terres ces vingt dernières années.

Gianfranco Rosi expose avec clairvoyance et humour la réalité d’un phénomène contemporain dans lequel l’individu devient masse et victime malgré lui de déshumanisation aiguë. D’un bord, un jeune garçon et habitant de l’île aspirant marin, de l’autre, des personnes démunies et bravant les flots, assommées par une succession de sauvetages en mer, d’interminables contrôles d’identité et médicaux, et l’attente insupportable d’une décision qui ne leur appartient plus.

Fuocoammare, par-delà Lampedusa superpose les deux histoires dans un parallèle éclairé au fil de l’histoire et laissé à l’interprétation de chacun. Une même île, deux visions de la mer – tantôt fascinante, tantôt véhicule d’un idéal puis d’une désillusion profonde – un contraste de luminosité dans l’image – claire lorsque le bambin tente tant bien que mal d’apprivoiser la mer et les codes de la pêche, plus sombre lorsque des corps déshydratés sont empilés dans une barque prêts à être réanimés. Et pourtant un même territoire.

Parsemé d’un seul et même humour, celui qui n’a pas lieu d’être, le documentaire réussit l’inimaginable: déclencher le rictus général là où on ne l’attend pas et sans que jamais celui-ci n’ait le temps d’effleurer le mauvais goût. Exemple avec ce jeune homme qui reconvertit sa couverture de survie en chapeau lors d’une énième fouille. Approche omniprésente du parcours de cet homme, cette femme, le très gros plan se dédouble sans s’essouffler. Le silence provoqué par l’absence d’une narration quelconque et la proximité de la caméra régurgitent un malaise constant mais nécessaire au traitement d’un sujet brûlant d’actualité. La brutalité des faits se passe de commentaires, remplacés par des témoignages – un migrant, un médecin – plans américain et par-dessus l’épaule à travers lesquels l’objectif prend d’emblée une certaine distance pour n’en tirer que la plus stricte vérité.

Le paradoxe déjà présent de par la thématique de l’œuvre s’insère au cœur du propos, calme et strident, distant mais au plus proche du vécu de ces hommes et femmes illustré par un parti-pris plaçant le spectateur à leurs côtés, au centre des scènes, dérangé par une caméra à l’épaule et contraint de prendre la place de celui qui n’a jamais eu le contrôle sur les raisons qui l’ont poussé à prendre un choix de vie aussi radical. Le point de vue évolue avec l’amélioration progressive de la vue du jeune habitant de Lampedusa qui, doté d’un œil paresseux, le fait travailler par l’intermédiaire d’un cache-œil qui le contraint à percevoir son environnement différemment. Un clin d’œil nécessaire qui rend subtil le point convergent des deux histoires jusqu’ici parallèles, et inévitable le besoin de poser un autre regard sur la crise des migrants à l’heure où les résultats de l’élection américaine restent indigestes.

Fuocoammare, par-delà Lampedusa, Ours d’or de la Berlinale 2016, possède la puissance et la lenteur requises pour le docu-choc dont chacun avait besoin. 

Rencontres Internationales du Documentaire à Montréal, édition 2016

 


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