Juste la fin du monde: Esthétique du langage

Xavier Dolan, esthète confirmé, proscrit les extravagances pour aboutir à une esthétique du langage. L’outil linguistique se dissèque sur trois niveaux. Le langage apparaît de prime abord sous forme d’adaptation, celle du texte de Jean-Luc Lagarce. Puis vient le langage humain, celui d’une famille, celui que Dolan et son objectif ont toujours su privilégier. Par le biais d’une mise en scène épurée et intrusive, Dolan pousse alors le langage jusqu’à sa forme esthétique, celle d’un message impossible à comprendre.

“Quelque part, il y a quelque temps déjà”. Le texte de Lagarce dépose d’emblée le spectateur dans une histoire au contexte restreint, à travers un protagoniste au passé nébuleux. Le but du voyage est pourtant clair. Louis (Gaspard Ulliel), auteur de pièces de théâtre, prend place à bord d’un avion qui le mène à une réunion familiale. Douze années se sont écoulées. Ces retrouvailles seront les dernières, comme le dit la voix-off et grave de cet antihéros, qui compte annoncer sa mort prochaine.

Martine (Nathalie Baye), la mère, arbore un carré strict et des yeux camouflés par un maquillage de mauvais goût. Une version chic du kitsch personnifié par Die, cette Mommy dont l’amour dépasse l’analyse. Antoine (Vincent Cassel), le frère, fuit la bienséance. Catherine (Marion Cotillard), sa femme, éponge son impulsivité à grand coups de gentillesse. La jeune sœur, Suzanne (Léa Seydoux), cache un caractère à fleur de peau derrière son besoin de le connaître.

Les dialogues incisifs de Lagarce rejoignent le regard tendre et réaliste que pose Dolan sur l’homme. La caméra scrute chaque expression pour n’en retenir que la pureté des imperfections humaines. Les crises de nerfs – leitmotiv de l’iconoclaste – se succèdent au rythme d’un monologue expiatoire, confirmation d’une présence théâtrale assumée.

Derrière le texte, Dolan élague l’ensemble des procédés cinématographiques pour ne garder que le gros plan, outil servant la cause de sa filmographie: capter l’humain. Le mouvement est lent, les regards appuyés, et le malaise meuble chaque pièce dans laquelle se déplace le groupe. Le domicile familial devient huis-clos, repère d’un dialogue de sourds dans lequel plongent les personnages. Dolan capte ce langage, celui qui n’est que vide de sens.

cannes-2016-juste-la-fin-du-monde-de-xavier-dolan-un-huis-clos-familial-d-une-magnifique-intensite,M336959 (2).jpgCopyright Shayne Laverdière

Rien de nouveau sous le soleil de l’incommunicabilité lorsqu’on repense à ce couple perdu d’avance au coeur de L’Eclipse, dont l’amour est victime d’une modernité en construction. Dolan ne transige pas avec ses propres règles, dont celle de repositionner son oeuvre en fonction d’une époque. L’ère des nouvelles technologies a abattu les barrières culturelles et linguistiques, et pourtant, se comprendre reste une complexité. Ce n’est pas l’absence de mots mais son surplus qui traduit la confusion lors du repas sur la terrasse où chacun parle sans que personne ne s’entende.

Catherine, pour qui le silence est roi, est la seule à comprendre la raison de cette visite. Un plan serré s’abat sur les visages de Louis et de sa belle-soeur dans une scène qui frôle l’arrêt sur image. Une musique classique lui emboîte le pas, syndrôme d’un langage salvateur lorsque celle-ci émerge tel un sixième acteur à chaque évocation des souvenirs de Louis.

Par la musique et le souci du détail surgit l’invention d’un langage esthétique, celui du réalisateur. La musique est une porte de sortie autant qu’une réminiscence des liens familiaux déterrés dans la cuisine sur Dragostea din Tei (O-zone).

Chacun pleure, crie, s’essouffle, se vide. Le débit de parole est inébranlable et l’incompréhension persiste. Tout ce qui est dérisoire devient l’essence de chaque discussion, comme si l’essentiel – perdre un être cher – ne comptait plus. Longtemps torturés par le manque d’information sur un passé qui leur échappe, ces membres d’une famille insufflent au détail une forme linguistique. “C’est la beauté de la chose, non, de ne pas comprendre?” L’affrontement entre les deux frères tourne en rond dans la voiture. Antoine reproche à Louis ses tournures de phrases pour ne pas avoir à poser la question sur toutes les lèvres.

A défaut d’éléments de contexte, le détail s’insère dans chaque langage. L’image se focalise sur le détail d’une scène, que ce soit les plats que Martine prépare ou le matelas sur lequel Louis se penche avant de se remémorer son amour de jeunesse. En se réappropriant les codes du texte de Lagarce, dont le souci du détail, Dolan parvient à créer un dialecte unique dans lequel transparaît le paradoxe du langage humain. Le chaos règne sur la dernière scène, inévitable et poignante dispute sur fond de lumière jaunâtre. La saturation du langage se mue en tyrannie du silence pour laisser place au point convergent: l’amour, inexplicable, à l’échelle de celui que porte Dolan à ses créatures, universelles.


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