Le rock alternatif est mort. Vive le rock alternatif.

Jeff Beaulieu, guitariste du groupe, revient sur le parcours de Your Favorite Enemies

Une guitare prédominante, des sons bruitistes aux allures de noise rock, un sprechgesang assumé (style de récitation entre la déclamation et le chant). Your Favorite Enemies. C’est un nom qui en dit long sur son groupe, qui ne vous veut que du bien.

Le sextuor composé d’Alex Foster (chanteur), Jeff Beaulieu, Sef (guitaristes), Ben Lemelin (bassiste), Charles Moose Allicy (batteur) et Miss Isabel (chanteuse et claviériste) remet au goût du jour le rock alternatif, dont l’essence même repose sur ce courant marginalisé des années 90 qui a hissé Nirvana et son Nevermind (1991) au rang de légende, et qui a connu l’âge d’or à plusieurs reprises.

Version canadienne des Pixies, YFE a d’abord connu un succès international fulgurant avant de pouvoir acquérir une reconnaissance locale. Moins rock-pop et plus shoegaze – ce sous-genre du rock alternatif et de l’Angleterre des années 80 dont l’approche musicale est bruitiste et mélodique – YFE n’a de cesse de prendre de l’ampleur sur la scène musicale depuis sa formation au Québec en 2006. Preuve en est, le groupe se place dans le top 10 des meilleurs morceaux anglophones sur Itunes Canada à l’été 2016 avec son dernier album Between Illness and Migration.

Quoiqu’en laisse penser les photos du groupe – six visages pris en contre-plongée sur une nuance clair-obscur et aux coupes de cheveux plus au moins destroy – YFE n’est pas just another rock band. Derrière un groupe de rock bruitiste et sombre se cache un humanisme à toute épreuve. Portrait.

Jeff, guitariste de Your Favorite Enemies, le dit lui-même. Le groupe revendique une musique qui se distingue du rock traditionnel, intégrant “des parties plus chaotiques, de noise, de bruits constants avec la guitare”. C’est pourtant aux origines du rock que la formation québécoise emprunte son sens inné de l’engagement social et son non-conformisme issu d’idéaux plutôt que d’un besoin inhérent de succès. Tout s’éclaire lorsque Jeff explique qu’Alex et Sef sont tous deux travailleurs sociaux de formation.

YFE, c’est avant tout une histoire de chums, d’un groupe qui a débuté en organisant des concerts pour des personnes en difficulté financière ou pour les nouveaux arrivants des quartiers de Longueuil. Une humilité qui restera ancrée dans la marque de fabrique du groupe.

13131372_10150644616894975_2207758899442631725_o                                                                               De gauche à droite: Moose, Miss Isabel, Ben Alex, Jeff et Sef. Photo: YFE Facebook officiel.

Il était une fois… une fanzone

Après le tremblement de terre survenu sur la côte nord-est du Japon en 2011, YFE était parmi les premiers sur place. Peu de temps après surgit The Hope Project, projet pour lequel le groupe organise et encourage l’envoi de cartes postales aux victimes du tsunami.

Ce n’est pas un hasard si le groupe se sent concerné par un tel événement car c’est – à la suite d’une tournée en Europe – au Japon et à travers leur grandissante communauté de fans que tout s’est déclenché pour ces six inséparables. Tout commence avec un compte Myspace, des échanges, des sujets personnels et des blogs traduits jusqu’au pays du soleil levant.

“Notre tournée au Japon avec Simple Plan nous a vraiment ouvert beaucoup de portes, dont le jeu vidéo Final Fantasy, pour lequel on a fait trois vidéos. La réponse a été extraordinaire”, explique Jeff.

“On a une relation privilégiée avec nos fans au Japon. Tout est possible avec eux et on peut vraiment se laisser aller dans un univers musical, sans retenue.” Aujourd’hui le groupe n’a pas oublié ses vieilles habitudes: il répond à chaque commentaire et message de sa fanzone. “Cet aspect-là fait partie de nous avant même d’être des artistes.”

“Cette proximité-là fait partie de notre ADN depuis nos débuts, et l’arrivée des technologies a facilité tout ça. Pour nous c’est comme une belle vitrine pour rassembler du monde. Ce qui est hallucinant avec la musique, c’est que c’est extrêmement rassembleur, catalyseur.”

S’il y a une seule chose à retenir à propos d’YFE, c’est cette absence de superficialité. Passionné, Jeff transmet rapidement le besoin du groupe de faire de la musique pour les bonnes raisons. La célébrité n’en est pas une.

12646653_10150611299724975_6524038219807620730_oJeff Beaulieu, guitariste du groupe. Photo: YFE Facebook officiel.

Un band fait-maison

Au coeur de ce projet de vie? Une passion commune pour la musique, le partage et l’esprit DIY (Do It Yourself). Entouré d’une dizaine d’amis, le groupe pratique l’autogestion. De la diffusion jusqu’à la production, en passant par la réalisation des vidéoclips et la création en 2007 d’un label indépendant – Hopeful Tragedy Records – YFE ne fait pas dans la demi-mesure.

Fortement inspirée du punk-rock, l’entreprise amicale effectue un retour aux sources du rock alternatif, ce mouvement de la scène underground des années 80 auquel le groupe s’assimile mais un peu trop vague au goût de Jeff. Ce rock des radios étudiantes vient s’inscrire dans un trio actuel dans lequel on retrouve aussi le pop rock et le rock indépendant, Arcade Fire incarnant l’affection que porte le Canada à ce dernier sous-genre.

Le rock expliqué en dix courants

“On vit dans une église catholique qu’on a acheté à Drummondville [ville du centre du Québec], et qu’on a transformé en studio d’enregistrement, donc on est toujours dans un univers créatif. Au début tout a été extrêmement rapide. Tous les majors de labels t’approchent avec leur grand sourire et leurs contrats assez épais. On a rapidement réalisé que ça nous aurait limité dans notre créativité.”

“Ca a toujours été au cœur de tout ce qu’on faisait, d’avoir des projets sans avoir à passer par une série de décisions par des gens qui sont moins en lien avec ce qu’on fait. Si un jour les offres sont plus [tournées] vers ce qu’on veut et ce qu’on aime, alors on s’associera”, conclut Jeff avant d’ajouter qu’il a été question de beaucoup d’apprentissage, “ mais au travers des années on est vraiment contents parce que notre intégrité artistique n’a jamais été entachée.”

La reconversion n’est plus un secret pour cette tribu qui carbure à 20 heures de travail quotidien. Alex Foster en sait quelque chose. Leader d’un groupe néonazi dans sa jeunesse, le chanteur et parolier du groupe est aujourd’hui porte-parole officiel d’Amnesty International contre le racisme. Une histoire qui ne peut être qu’une caisse de résonance face à la volonté du groupe de s’adresser aux questionnements de la nouvelle génération par le biais des réseaux sociaux.

Between Illness and Migration, le dernier album du groupe sorti en mai dernier, constitue le prolongement d’une carrière – déjà bien entamée – en sol canadien. Jusqu’à présent, aucune radio locale n’avait diffusé les titres de YFE, dont la majorité sont en anglais. Pour Jeff, le mystère reste en partie irrésolu.

“La musique est très sophistiquée, ce qui se rapproche un peu plus de l’Europe. On chante en anglais, et ici au Québec la langue est politique, alors ça nous aide un peu moins avec les médias, les radios, notamment le CRTC qui a une mainmise assez forte sur tout ce qui est linguistique au niveau radiophonique.”

Mais comme Jeff le souligne avec confiance, la musique signée par YFE est davantage sociale et humaine que politique.

“Je ne pense pas que ce soit en changeant de gouvernement que les choses vont changer, l’humanité peut en témoigner. Si une seule et unique personne peut elle-même changer son environnement, c’est là que les choses commencent. Je pense que tout doit partir d’en bas, et c’est ça qu’on fait avec YFE.”

Fort de sa réputation et de son expertise touchant à différents médiums, YFE va au-delà du lyrisme de ses morceaux, et Rock’N Rights en est la preuve. Organisme à but non lucratif fondé par Alex et Jeff en 2005, l’organisation lutte pour la défense des droits de l’homme, notamment le droit à l’éducation, à travers le rôle individuel de chacun.

13131282_10150643127109975_6033633926386082656_o             Photo: couverture de l’album, YFE facebook officiel.

Le succès fulgurant de l’album au Japon encourage le groupe à faire son retour en studio, qui voit naître en juin une version deluxe, Tokyo Sessions. 26 000 copies vendues, et la preuve supplémentaire d’un lien privilégié entretenu avec son public japonais.

“C’est comme si on apprenait une nouvelle langue. Au début t’es limité dans les mots que tu peux choisir pour t’exprimer, et c’est comme si notre langage s’était extrêmement développé. Avec cette nouvelle approche on avait le goût de revisiter ces chansons-là en y ajoutant cette maturité linguistique.”

Une question de chaos et de renouvellement

Between Illness and Migration laisse place à des paroles répétitives et des questions rhétoriques sur fond de rythme musical psychédélique. En somme, une musique presque agressive, mais justifiée. En prenant la peine de réécouter les titres, on découvre une écriture introspective, abordant des thèmes tel que les réflexions personnelles et la tentation du suicide, une tare au Japon selon Jeff. “Ce serait bien de voir un peu plus de distorsion, de cheveux longs”, affirme le guitariste, qui avoue avoir hâte que le rock revoit le jour.

“J’ai peine à croire qu’on ait le goût de changer le monde avec un band-show et un ukulélé ! Avec tout le respect que j’ai pour ces artistes, je pense que c’est une question de chaos qui puisse resurgir – ramenons-nous à ce qui se passe à l’époque des Sex Pistols – je pense que c’est ce dont le monde a besoin, au lieu que de s’endormir avec de belles balades toutes faites et puis de se mettre la tête dans le sable face ce qu’il se passe dans le monde. Ce serait bien d’être un peu plus agressif… musicalement bien entendu !”, lance Jeff, nostalgique de la scène musicale montréalaise des années 90, où l’essor de groupes indépendants était monnaie courante à la suite de nombreux problèmes socio-économiques.

Infatigables, les membres de YFE travaillent au moment-même sur leur prochain album dont la sortie est prévue en 2017. Alex revient tout juste d’un séjour au Maroc où il a été puisé l’inspiration et le sol foulé par ses pairs de la Beat generation des années 60. Enthousiasmé par l’arrivée de cet album, Jeff partage son rire mais aussi l’unique obsession du groupe.

“La musique n’a pas de limitations, et c’est à nous de s’imposer d’aller visiter son infinie grandeur ! Pour nous le succès se décrit comme ça: lorsqu’on peut encore faire ce qu’on aime avec ceux qu’on aime, et tant que ça ça sera au cœur de ce qu’on vit il va y avoir de la musique.”

Version psychédélique du rock alternatif initié aux États-Unis par R.E.M., the Black Flag et une jeunesse désillusionnée par les promesses de l’ère Reagan, YFE semble quant à lui tendre l’oreille face aux errances d’une génération en mal de repères et en proie à un extrémisme ambiant.

Ceux qui scandent “There’s so much more than noise” (I just want you to know) comme un cri du coeur rappellent bien que le rock alternatif n’est pas mort en 96. Your Favorite Enemies est définitivement un groupe qui fait du bruit, et ce pour la bonne cause.

Le site web de Your Favorite Enemies

 


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