WOMEN WHO KILL: (re)Nouveau Genre

C’est une belle tentative pour Ingrid Jungemann de renouveler pas un mais deux genres avec sa version on ne peut plus réaliste du film d’horreur. La comédie américaine traditionnelle et le thriller au ton grave prennent une sérieuse claque avec son premier long-métrage présenté jeudi dernier au Festival International de Fantasia, Women who kill.

Women who kill, c’est aussi le nom de l’émission radio que présentent Morgan (Ingrid Jungermann) et Jean (Ann Carr), ex mais toujours colocs, passionnées par les affaires de meurtres accomplis par des femmes. Portraits de tueuses en série, lesbiennes décomplexées et humour noir se côtoient dans une cynique déconstruction du film d’angoisse.

Dissection amoureuse & funèbre

Malgré l’univers morbide dans lequel les deux jeunes femmes sont quotidiennement baignées, les piques et l’analyse humoristique de leur relation annoncent le ton avec l’une des premières scènes juteuses à souhait précédant l’interview d’une meurtrière jouée par la délicieusement froide Annette O’Toole. A travers ce préambule auto-analytique se superposent les discours thématiques du film et s’engage une dissection fructueuse sur le couple et la relation amoureuse.

001 (2).jpgFestival International Fantasia

“Je préfère être avec quelqu’un qui me rend morte de peur plutôt que d’être avec quelqu’un qui m’ennuie à mourir.” – Morgan

Petite vie tranquille pour les deux ex diamétralement opposées jusqu’à ce que Morgan fasse la rencontre de Simone (Sheila Vand A girl walks home alone at night), envoûtante et terriblement mystérieuse. Débarquée de nul part, évasive quant à son passé, Simone éveille rapidement les soupçons de Jean, qui finit par convaincre Morgan que quelque chose ne tourne pas rond. Jalousie d’une ex, méfiance (in)justifiée ou simple déviance professionnelle?

La bande annonce de Women who kill

Contrairement à Lyle (2014), drame-film d’horreur inspiré du célèbre Rosemary’s baby (1968) et dans lequel Jungermann tient le second rôle, Women who kill ne fait qu’effleurer le genre pour y substituer le suspense, préférant tourner en dérision le manque de recul des films de cette catégorie. Décalé et second degré, le scénario se développe tel une satire sur le rapport à la mort. La cinéaste désamorce le film d’enquête lorsque Morgan s’en remet à une meurtrière purgeant sa peine afin de savoir comment s’y prendre avec Simone.

Women-Who-Kill-1-620x413 (2).jpg.       Festival International Fantasia

Vulnérabilité mon amour

Vulnérabilité exposée lorsqu’on aime. Mort côtoyée lorsqu’on jouit de la position de faiblesse de sa victime. Morgan, émotionnellement handicapée, fuit cette sensibilité propre à sa relation avec Jean par pure souci de fascination, qu’elle entretient pour les zones d’ombres incarnées par le personnage de Simone. La vulnérabilité résonne tel un leitmotiv propre aux deux thèmes omniprésents, presque complices, au sein de l’oeuvre: l’amour et la mort. Les plans neutres et l’ironie très bien placée dénotent d’une justesse rare et d’un réalisme rafraîchissant sur les relations modernes, allant jusqu’à créer l’hilarité totale comme dans cette scène où la tueuse en série s’improvise thérapeute de couple.

   “ –    L’amour c’est ce moment juste avant le meurtre, ce sentiment adorable….” –

  • Ou alors c’était juste le manque d’oxygène.” – Morgan

 

Jean le dit elle-même avec recul: le duo de journalistes est accaparé par ses enquêtes professionnelles, à tel point qu’il en devient impossible pour Morgan d’avoir une réelle conversation de couple. Même s’il offre une imprévisibilité très appréciée compte-tenu des va et vient entre les différentes suppositions des deux jeunes femmes, le long métrage propose une fin plutôt décevante comparativement aux attentes qu’il soulève dès le début de cette intrigue semi-policière.

Héritière du Cinéma Queer

En mai dernier, un article du Huffington post mettait le doigt sur une étude réalisée par l’association américaine The GLAAD qui affirme que la représentation de la communauté LGBTQ dans le cinéma américain est en hausse mais qu’elle est la plupart du temps caricaturale ou dégradante. Héritière d’un New Queer Cinema misant sur un regard plus que sur un thème intrinsèquement lié à l’identité sexuelle à l’image des propos de Pierre Caudevelle, Ingrid Jungermann est décidément sur la bonne voie. Comme quoi il n’est pas incompatible de surfer sur les clichés lesbiens sans tomber dans l’érotisme ou l’hypersexualisation.

Plus connue pour ses courts-métrages ainsi que ses deux web-série F to 7th et The Slope, Jungermann s’essaie à la comédie noire avec succès en reprenant un thème familier à son oeuvre, le cinéma queer. La réalisatrice-actrice se démarque non seulement en refoulant l’identité sexuelle au rang de personnage secondaire, mais aussi par son association profondément moderne du réalisme et de l’horreur, illustration judicieuse d’un rejet des stéréotypes de genre, filmiques ou identitaires.

Women who kill – #FantasiaFest


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