THE NEON DEMON: L’esthétique pour l’esthétique

Il y avait dans l’art pour l’art un refus de l’engagement dont la fin ultime serait l’esthétique.

Si Nicolas Winding Refn avait voulu faire un film aussi égotiste qu’absurde, il n’aurait sans doute pas mieux fait qu’avec The Neon Demon, éloge contemporain de l’esthétique pour l’esthétique. Reflet perpétuel de l’affection que Refn porte à sa manière de filmer, le dernier long-métrage du réalisateur est le fruit d’un créateur célébrant son triomphe par une démarche sans but.

Matière plastique gisant sur un canapé, nonchalance incarnée par la jeune Elle Fanning (L’étrange histoire de Benjamin Button, Super 8) photographiée à l’horizontal. Le modèle se démaquille: première métaphore primitive d’une conception de la beauté qui flirte avec la mort. Le point d’entrée d’une thématique de l’idéal se personnifie en la personne de Jesse (Fanning), beauté froide et vierge effarouchée se livrant au monde impitoyable de la mode avant d’être happée par sa superficialité bouillonnante. Ruby (Jena Malone), Gigi (Bella Heathcote) et Sarah (Abbey Lee Kershaw) régnaient sur Los Angeles jusqu’à l’arrivée de cette adolescente que les créateurs de mode s’arrachent après avoir été repérée par la directrice d’une agence de mode (Christina Hendricks).

3388-the-neon-demon-de-nicolas-winding-refn_5610655The Neon Demon, Nicolas Winding Refn – The Jokers

Le thème de la beauté pèse sur l’œuvre plus qu’il ne la porte, mêlant troupeaux fébriles de chair fraîche, décors vitreux et tignasses blondes ensanglantées. Genre expérimental et film d’horreur se rejoignent dans un chaos narcissique dont la seule porte de sortie semble être la perte des blondes robotisées. La dictature de l’esthétique imposée par Refn est à l’image de l’univers qu’il dépeint, violente et malsaine. La démarche est difficile à décortiquer puisque rien ne sera nouveau sous le soleil tant que le mannequinat sera représenté tel qu’il est, cannibale, obscène et déshumanisé. Le démon fluorescent n’est pas l’allégorie d’une Psyché des temps modernes mais bien l’ambiance artistique forcée, entamée avec l’incestueux Only God Forgives (2013), bondée de chorégraphies sophistiquées sur fond de néons andrinoples à la Suspiria (1977) et martelées par une bande originale psychédélique signée Cliff Martinez.

L’omniprésence du vide s’établit à travers des séances photo dans lesquelles le mannequin se mue en nature morte. The Swimmer (1968) pose sa marque sur la course poursuite glaciale autour du grand bain, outil cinématographique ultime du paradoxe de l’idéal. La descente aux enfers de Ned (The Swimmer) traversant chaque piscine de Los Angeles s’érige ici en massacre au bord de celle, vide, de la villa dans laquelle Jesse est hébergée par sa maquilleuse Ruby. L’apparition de la piscine, caisse de résonance d’une perfection sans fond, marque un changement de genre filmique radical. L’esthétique prenant le pas sur la structure rappelle le Cinéma de poésie revendiqué par Pasolini, mais ce dernier démontre une appropriation politique du schéma rêve-réel quand Refn reste dans la suffisance quant à un quelconque portrait social. Là où Pasolini est authentique, Refn tombe dans le trash qui sonne faux.

The Neon Demon: la bande annonce

Epoux ingrat du vice, l’objet esthétique réveille les perversions de chacun, du viol à la nécrophilie en passant par un vampirisme clinique. La fascination s’unit à la brutalité refnienne initiée avec la trilogie Pusher (1996-2006), qui, ici bénévole, se retrouvait justifiée par une déconstruction des figures masculines avec Bronson (2008) et Drive (2011). L’état de grâce sanguinaire de ces deux-là n’était à priori que transitoire, altéré par la première hydre féminine du danois et sa succession de plans séquence dans lesquelles les poupées barbies tombent dans la lasciveté et l’hymne au gore gratuit.

Neon-Demon-2016.jpgThe Neon Demon, Nicolas Winding Refn – Vogue.com, Space Rocket Nation / Vendian Entertainment / Bold Films

A trop vouloir se distraire avec le reflet d’une physionomie dominante à l’ère des réseaux sociaux, Refn se retrouve lui aussi avec une image inerte en papier glacé. Inspiré du luxurieux Beyond the Valley of the dolls (1970), The Neon Demon s’adonne à un projet de prime abord séduisant mais dont l’expérience vertigineuse met davantage en valeur la technique surtravaillée d’un réalisateur que les réflexions liées aux thèmes qu’il aborde. Jesse perdant métaphoriquement sa virginité face au regard dérangeant du photographe Jack (Desmond Harrington) sur un fond blanc traduit d’une transformation essentielle dont le traitement reste en surface quand les plans rapprochés s’éternisent. Le recours à l’intime prévaut mais la caméra se focalise sur les indications et gestes forcés du photographe plus qu’elle ne joue avec la vulnérabilité du protagoniste.

Te-trouves-tu belle ? Cette question qui hante ces actrices des premières auditions jusqu’aux dédoublements de personnalité transposés à l’écran semble résonner telle une question rhétorique que le cinéaste pose à son œuvre après contemplation d’un style presque trop lisse. Cette interrogation ajoutée à un manque de dialogue intrinsèque à sa signature s’essoufle pour laisser peu de place à l’approfondissement d’une mutation de la féminité. Déjà omniprésents dans Valhalla Rising (2009), ces besoins complémentaires de divertir et de choquer inhérents au style Refnien sont poussés à l’extrême jusqu’à ne plus savoir pourquoi l’une accouche d’un bain de sang et l’autre régurgite des organes. A force d’extrémisme des sens fidèles à son formalisme, Refn en perd sa sensibilité à coup d’autosatisfaction.

The Neon Demon, Nicolas Winding Refn, 2016


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